Richesses lettrées : les Notes au fil du pinceau sous les Song

Conférence par Christian Lamouroux, Directeur d’études émérite à l’ EHESS.

L’origine du genre littéraire des «Notes» remonterait aux apologues présents dans les textes des maîtres ou aux récits historiques composés avant même le début de l’empire. Bien plus tard, un texte du 5ème siècle, le Nouveau recueil des propos mondains, marque une étape décisive: sa composition inclut dialogues édifiants, récits courts sur la cosmologie ou textes philosophiques. C’est sous la grande dynastie des Tang (618-907) cependant que s’affirme le genre des «Notes au fil du pinceau» (biji, bitan, wenjianlu). Le thème central en est l’observation des réalités du monde visible, et ce qu’on en dit. Ce genre s’épanouit sous la dynastie des Song (960-1279), dont les lettrés reprennent cet héritage en proposant non seulement des contenus nouveaux, mais surtout en les présentant comme le fruit d’une expérience personnelle.

Pour donner une idée de la variété des contenus, on peut prendre l’exemple d’un des recueils les plus connus: les Conversations au pinceau du Ruisseau des rêves (Mengqi Bitan) de Shen Gua (1032-1096), composé à partir du milieu des années 1080. L’ouvrage comporte aujourd’hui 609 notules regroupées en 26 chapitres et deux annexes complémentaires. Comme la plupart des lettrés des Song qui entendaient transmettre tous les savoirs qu’ils accumulaient sur le monde, Shen fait se succéder des descriptions techniques sur l’astronomie, la numérologie et les mathématiques, des réflexions sur des pratiques ordinaires et sur la culture matérielle avec des descriptions d’objets insolites ou quotidiens. On y découvre aussi bien des informations précises sur les routines de la cour ou des bureaux de l’administration, à côté de notes relatives à l’érudition, devenue indispensable pour passer les examens et toujours des récits sur des phénomènes étranges ou des rumeurs qui couraient dans telle ou telle région ou à la capitale.

Tous ces textes sont rédigés dans une prose libérée des contraintes stylistiques et prosodiques propres à la poésie, ou des exigences des documents administratifs. Cette liberté formelle permet à l’auteur de transmettre dans une langue directe le flot des informations qu’il juge importantes. Beaucoup de ces anecdotes sont recopiées d’un recueil à l’autre, d’autant plus qu’une partie de ces informations est réputée être d’origine orale. Il s’agit donc pour les lettrés de les conserver en leur donnant une dimension objective par l’écrit. L’auteur peut choisir de donner la possibilité de vérifier la véracité des faits relatés, et il lui arrive aussi de se mettre en scène en tant que témoin d’un événement. Il cherche ainsi à transmettre et à partager ses choix en faisant de ses lecteurs des témoins. Cependant, même si la plupart de ces recueils se présentent comme des témoignages,  les fictions édifiantes n’en sont pas absentes. Les recueils de notes constituaient en quelque sorte un système de communication qui complétait la communication officielle que formalisaient les lettrés fonctionnaires. Le nombre de ces recueils sous les Song est difficile à évaluer, cette difficulté renvoie à la confusion qui présidait au classement de ce type d’écrits dans les bibliographies classiques.

Nouveau recueil des propos mondains (première moitié du 5ème siècle.

Ruan Ji 210-263. Attribué à Sun Wei .Première moitié du 10ème s. Encre et couleurs sur soie ©Musée de Shanghai

Conversations au pinceau du Ruisseau des rêves (Mengqi Bitan) (18/307. (Imprimerie et caractères mobiles)

La lecture d’une dizaine de notules permet de se faire une idée plus précise de ces textes offerts aux lecteurs d’une société urbaine dont le dynamisme éditorial servait les desseins des auteurs.

Dans la première page des Choses entendues par un fonctionnaire vagabond (Youhuan jiwen), qui accompagnait l’annonce de cette conférence, l’auteur, Zhang Shinan (13ème siècle), commente les difficultés et les controverses concernant le découpage de l’année en 365 jours. Lecture de la page. Le calendrier était essentiel puisqu’il permettait l’organisation de la société autant dans ses activités quotidiennes que dans ses pratiques rituelles ou politiques. L’auteur se pose ainsi en savant pour contester les propos des spécialistes qui glosent ici un des grands classiques confucéens. Ce souci d’érudition est constamment présent dans ces notes, et chacun des auteurs entend corriger ce qu’il considère comme une erreur, non sans parfois en commettre d’autres. C’est là un des effets de l’écrit avec la diffusion de l’imprimerie à partir du 11ème siècle: les livres fixent les vérités mais aussi les erreurs.

Certains de ces recueils visent à contribuer à l’histoire de leur temps. Leurs auteurs compilent leurs récits à partir de sources non-officielles, si bien qu’une fois publiés, ces textes font partie d’un fond, d’un patrimoine que les historiographes peuvent prendre en compte. On peut donner l’exemple de Wang Yucheng (954-1001), reconnu comme l’un des plus brillants lettrés de sa génération. Dans son recueil, Textes disparus de l’histoire des Cinq Dynasties, il dit rassembler des informations utiles sur la période de chaos qui a précédé la dynastie des Song. L’empire était alors fragmenté en états rivaux, dominés au Nord par des militaires qui avaient fondé cinq dynasties en cinquante ans, dont trois étaient turques. C’est à propos d’un de ces empereurs turcs, Mingzong (926-933), que l’auteur écrit ceci. Lecture de la notule. Wang Yucheng dit admirer ce souverain pour sa lucidité et son humilité, puisqu’il se reconnaît comme un «étranger» qui attend, comme tout l’empire, un saint roi qui mettra fin au chaos. On peut et on doit comprendre que, sous le pinceau de l’auteur, le saint attendu n’est autre que le fondateur de la dynastie des Song.

Il va être maintenant beaucoup question des Conversations au pinceau du Ruisseau des rêves. Les premiers textes concernent les examens. Lecture de la notule. Shen Gua rapporte que le jour où se tient la deuxième étape des concours à la capitale, certains candidats n’ont à boire que l’eau des encriers, alors que d’autres sont servis en thé et ont droit à tous les égards. En fait, précise-t-il, les candidats inscrits dans le cursus qui consiste à restituer les textes des classiques confucéens se retrouvent avec les lèvres noires car le dépouillement total de leur salle et l’absence du moindre service visent à prévenir toute fraude lors de ces épreuves fondées sur la mémorisation des textes. Un lettré de la génération précédente a pu ainsi écrire : «On fait brûler l’encens en l’honneur des docteurs des Belles Lettres, mais on retire les tentures pour les classiques », cela laisse penser que l’étiquette établissait ainsi deux poids et deux mesures alors qu’en réalité l’explication va de soi», conclut Shen. Pour pittoresque qu’elle soit, l’anecdote met en évidence la tension qui ne cessait d’opposer les épreuves nobles à d’autres qui s’étaient progressivement dévalorisées depuis les Tang.

Une autre notule décrit l’arrivée à la capitale des milliers de lauréats venus de toutes les préfectures de l’empire pour passer la deuxième épreuve. Il souligne le désordre indescriptible qui régnait lors de l’audience collective au palais. Lecture de la notule. Cette audience réunissant initialement ces milliers de lauréats du premier degré permet à Shen Gua d’égratigner ceux qui venaient de loin et ignoraient les usages. Malgré la décision de réduire les effectifs de l’audience à quelques centaines, les seuls lauréats classés premiers dans les préfectures, Shen, reçu lui-même premier, a constaté l’absence de retenue de ses condisciples, si bien qu’un bon mot circule désormais : incapables de se mettre en rangs, ces lauréats sont pareils aux barbares et à leurs chameaux.

Dans son recueil, Shen Gua critique à plusieurs reprises ceux qui pratiquent les arts divinatoires comme ceux qui y ont recours, tout en reconnaissant la capacité de prémonition de certaines personnes. Lecture de la notule. Shen souligne ici la malice des devins tout en se moquant de la crédulité de leurs clients, les candidats fébriles qui se préparent à passer les concours. On a pu ainsi affirmer que Sheng Gua était animé d’une pensée résolument orientée vers le doute, mais il faut en fait se souvenir qu’un courant refusait surtout que la divination devienne banale et objet de commerce.

Shen Gua traite naturellement des vertus confucéennes. Dans une première notule, il met en évidence la vilenie des gens de peu, de même que les qualités des hommes de bien. Lecture de la notule. L’anecdote met en scène l’opposition entre l’homme de bien, un fonctionnaire totalement désintéressé, et un militaire surtout préoccupé de profits. Or c’est le premier qui, au sortir d’une tempête en mer, a par son insouciance conservé tous ses biens, alors que l’autre a tout perdu. En fait, cet homme de bien n’est autre qu’un des spécialistes des finances publiques, Li Shiheng, qui est ainsi présenté comme aussi intègre que désintéressé. La seconde anecdote est plus ambiguë. Shen y parle surtout d’un excès de vertu. Lecture de la notule. En fait, aveuglé par son admirable probité, le personnage principal reste fidèle à ses principes, quelle que soit la situation, si bien qu’il en arrive à perdre tout sens de la mesure et adopte un comportement aberrant, qui le conduit à construire un pont pour éviter que les voleurs dont il est victime ne traversent un ruisseau glacé. Pour Shen Gua, homme d’action, il est impératif d’évaluer concrètement les situations et il est essentiel de savoir les hiérarchiser entre elles, ce que choisissent d’ignorer ceux qui n’ont d’autre souci que de se conformer aux seuls principes éthiques.

Shen Gua vient d’une famille de lettrés qui avait rassemblé plusieurs collections de peintures, de calligraphies et même de documents anciens. Il parle ainsi des œuvres de Dong Yuan (934-962) et Ju Ran (fl. 10e siècle), deux maîtres de la peinture de paysage. Lecture de la notule. Prenant l’exemple du Coucher de soleil sur la campagne, Shen en explique la subtilité, en insistant sur la relative négligence du trait et la puissance évocatrice des contrastes. Il revient sur ce thème dans une autre notule en soulignant que, face à la subtilité de la peinture et de la calligraphie, seule une affinité d’esprit réservée aux plus sensibles des lettrés permet d’entrer en consonnance avec le sens profond de l’œuvre représentée. Il termine cette notule en citant un poème: «Rares sont les sages qui savent oublier l’apparence pour saisir le sens, Mieux vaut regarder la peinture que le poème» !

Une autre notule traite des habitudes vestimentaires. Lecture de la notule. Shen Gua décrit les vêtements des barbares du Nord composés d’une veste courte, de pantalons et de bottes à haute tige, parfaitement adaptés à leur mode de vie, comme il a pu le conster lors de son ambassade dans l’empire Liao-Khitan en 1075. Ce mode vestimentaire a si bien influencé celui des Chinois au cours des siècles précédents que l’habillement chinois, affirme-t-il, est essentiellement celui des barbares.

Enfin, deux notules, l’une encore tirée du Ruisseau des rêves, et l’autre, des Chroniques de Yijian (Yijian zhi), un ouvrage daté du 12e siècle, permettent d’aborder un thème important, celui de l’organisation économique. Lecture de la première notule. Elle décrit la grande famine de 1050 dans le delta du Yangzi dont les routes étaient jonchées de cadavres. Le préfet en charge de Hangzhou, Fan Zhongyan, fit distribuer des grains et collecter les réserves disponibles. Affirmant qu’en période de famine le prix du travail est très bas, le préfet lance un programme de grands travaux publics et incite les abbés des temples bouddhistes à faire de même. Il encourage même les festivités : courses de bateaux et banquets qu’il organise lui-même. Chaque jour, affirme Shen Gua, on mobilisait des milliers de travailleurs. Choquée par cette absence de frugalité et d’économie, l’intendance régionale accuse alors le préfet de négliger l’administration de la famine, de se divertir et d’épuiser la population par ces grands travaux. Fan défend clairement sa politique en invoquant le fait qu’elle vise à mobiliser les surplus de richesses. Le résultat est clair : Hangzhou est la seule préfecture qui n’est pas dévastée par la catastrophe. En tout état de cause, si ce courant consumériste est déjà présent dans plusieurs ouvrages dont certains sont datés d’avant la fondation de l’empire, il a néanmoins fallu attendre les Song pour que ces notions soient réactivées. Très commentée depuis les années 1950, cette notule atteste du renouveau de la réflexion sur des pratiques encourageant la dépense, celle-ci étant pensée comme un investissement en relation avec la croissance économique.

Récits innombrables de l’Ère de la Grande paix (981) 500 juan, 40 fascicules, éd. 1927. ©C.Lamouroux.

Zhang Shinan. 13ème siècle. Choses entendues par un fonctionnaire vagabond (Youhuan jiwen). ©C.Lamouroux

Le bâtiment du paradis des Immortels dans la montagne, attribué à Dong Yuan, milieu du Xe s., encre et couleurs légères sur soie, rouleau vertical. © Palace Museum, Taipei

La seconde notule est une fiction de Hong Mai (1123–1202), l’auteur des Chroniques de Yijian, qui est un grand historien de la dynastie des Song du Sud (1127-1279). Tout au long de sa vie Hong a recueilli systématiquement toutes sortes d’historiettes curieuses et insolites, d’où qu’elles viennent. Ce recueil apporte ainsi des informations précieuses et précises sur les croyances et la vie sociale de son époque. Lecture de l’anecdote. Chen Tai est un entrepreneur urbain du Jiangxi, qui fait produire ses toiles et tissus dans les villages de plusieurs préfectures de sa région. Chaque année il effectue une tournée pour récupérer sa marchandise. Rouages essentiels, les courtiers organisent ce travail à distance et gèrent les fonds qu’investit Chen dans les campagnes, mais l’un d’entre eux finit pas assassiner Chen. L’anecdote raconte l’enquête qui aboutit à ses aveux.

On comprend pourquoi et comment les historiens se sont intéressés à cette fiction puisque les détails sont certes inventés, mais restent naturellement crédibles aux yeux d’un lecteur du 12e siècle. Le récit met en lumière les activités, les craintes et les risques partagés dans les milieux des entrepreneurs urbains, voire des élites. L’historien de l’économie peut y lire la complexité des rapports de travail entre ville et campagne, en découvrant ces réseaux qui relient les marchands aux producteurs. Si ces chaînes permettaient aux marchands de conjurer les risques tout en maintenant des rapports de domination, elles dépendaient des courtiers, qui connaissaient la langue, les usages et les instruments commerciaux des différentes localités. Ce mandataire et régisseur était un homme de confiance, servant d’interlocuteur direct non seulement avec les producteurs mais aussi avec l’administration locale — l’assassin est en plus chef de district et donc une personnalité au sein des villages. D’ailleurs, on imagine sans peine que l’administration se tenait en lisière de ces activités, ce que Hong Mai n’a pas besoin de souligner dans son récit. Elle taxe les produits et leur transport, et elle peut même éventuellement viser les contrats entre le marchand entrepreneur et les courtiers.

On peut donc, en conclusion, affirmer que tous ces textes se présentent comme des témoignages ou des notations à vocation documentaire ou historique, mais on doit aussi reconnaître qu’ils sont composés comme des récits parfois romancés. Ainsi l’enquête rapportée par Hong Mai résonne-t-elle comme un modèle pour des ouvrages bien plus récents et bien mieux connus chez nous, si l’on veut bien songer à ce juge Ti, rendu célèbre par le grand sinologue et diplomate, Robert Van Gulik.

 

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