L’architecture confucéenne du Chosŏn

Conférence par Francis Macouin, conservateur général retraité au MNAA-Guimet.

En 1392, le général Yi Sŏnggye (1335-1408) crée un nouveau royaume dans la péninsule coréenne, le Chosŏn (Joseon), qui avait pour capitale Hanyang, actuelle Séoul et qui durera jusqu’en 1910. Contrairement au royaume précédent, le Koryŏ (Goryeo) qui était bouddhiste, il choisit le confucianisme comme idéologie officielle. Ceci a marqué considérablement l’histoire intellectuelle et aussi l’histoire sociale de la péninsule.

Auparavant, le confucianisme existait bien dans le pays mais était considéré comme une technique pour les administrateurs et était plutôt jugé comme une doctrine spécialisée pour les mandarins. Le confucianisme choisi par le roi n’est pas celui de l’époque de Confucius mais le néoconfucianisme mis au point par les philosophes chinois de la dynastie des Song (960-1279) qui fournissait une vision générale du monde que l’on pouvait opposer au bouddhisme. Ce néoconfucianisme accorde une grande place au culte des ancêtres, à la moralité ainsi qu’à la famille et permet d’équilibrer l’ordre social par l’harmonisation des comportements. Les membres de l’aristocratie devant faire des offrandes aux génération paternelles précédentes, cela a influencé l’architecture avec la création de chapelles pour y effectuer les rituels au sein des résidences. À Séoul, l’endroit où le roi effectuait ces cérémonies était le Chongmyo, un des édifices les plus importants de la ville.

Francis Macouin a réservé le terme d’architecture confucéenne à celle qui mêle les deux aspects fondamentaux de ce néoconfucianisme, à savoir l’enseignement et le culte des hommes illustres.

Si le confucianisme s’est imposé progressivement, il a pénétré profondément la société coréenne. Néanmoins, il reste la doctrine de l’aristocratie et de l’élite cultivée. Il n’a pas changé fondamentalement les structures de l’architecture coréenne mais la prépondérance des rites impliquait que les bâtiments respectent un certain nombre de normes. L’architecture de cette époque suit quelques principes fondamentaux et ne s’en éloigne guère.

Pour les enfants de l’aristocratie, essentiellement les garçons, les premières années se passaient dans une école primaire privée (sŏdang) où ils apprenaient les rudiments des caractères de l’écriture chinoise et les fondements de la morale confucéenne ainsi que la vision du monde des confucéens. Pour exemple, l’école privée de Yangdong se présente comme une simple maison avec une grande pièce ouverte sur l’extérieur et une pièce fermée, chauffée par le sol. Une peinture de Kim Hongdo (1745-1806 ?) montre le maître et les élèves assis sur le sol devant des livres. Les garçons arborant une natte sont encore célibataires alors que celui qui porte un chapeau est marié.

Sŏdang à Yangdong. ©Christian Murtin.

Kim Hongdo (1745-1806 ?). Classe primaire. ©National Museum Seoul

École de Naju. Naju hyanggyo chi.

Après cet enseignement élémentaire, entre seize et vingt ans, les garçons pouvaient aller dans des écoles provinciales qui étaient des établissements publics. Les maîtres qui étaient des mandarins jouissaient de certains privilèges, de même que les élèves n’avaient pas à faire de corvées et échappaient au service militaire.

Une carte ancienne montre le plan d’une de ces écoles, à Naju. Tous les bâtiments sont indépendants et répartis dans des cours fermées par des murs ; les bâtiments importants sont implantés sur un axe nord-sud. Dans la première cour, le bâtiment central dédié au culte majeur étaient encadré de deux autres dédiés aux cultes mineurs, dans la        seconde cour, la salle d’enseignement est encadrée perpendiculairement par deux pavillons qui servaient de logements aux élèves ; Il est à noter que les bâtiments ne sont pas reliés les uns aux autres et que la circulation se fait par l’extérieur comme toujours dans l’architecture coréenne. L’école provinciale de Chinju, qui est édifiée sur une colline, présente non seulement l’axe nord-sud, mais aussi une gradation verticale, la salle de culte majeur se trouvant sur la terrasse supérieure alors que la salle d’enseignement se situe sur la terrasse inférieure. Si les édifices sont construits dans des enclos murés, la hauteur des murs est telle qu’on n’est jamais dans un espace totalement clos, il y a toujours une échappée vers l’extérieur.

Lorsque l’on arrivait dans ces lieux, on entrait dans un endroit en quelque sorte sanctifié et un certain nombre de marques le signalait. Sur une stèle à l’entrée d’une de ces écoles, on peut lire que «Qui qu’on soit, on doit mettre pied à terre», on ne peut rentrer dans cet espace à cheval ou en voiture. Autres éléments qui marquent la dignité du lieu, les portiques peints en rouge qui indiquent que l’endroit est à respecter.

École de Chinju. ©Francis Macouin.

P’unghwaru, Chinju.

Pour entrer dans le complexe, une première porte devait être franchie comme celle de Taegu, porte à trois travées mais les humains n’étaient pas autorisés à passer par la travée centrale, réservée aux esprits. La travée centrale peut être surélevée dans certains cas. Une seconde porte lui succédait qui pouvait, comme à Chinju (P’unghwaru), comporter un étage bordé par une rambarde basse où se déroulaient des réunions, des concours de poésie, etc. et qui faisait face à la salle d’enseignement.

Dans ces écoles, les bâtiments sont très simples et les toits sont supportés par des colonnes dont le fût en bois est laissé brut, et peint en rouge vermillon. Le seul élément qui distingue ces constructions est l’assemblage des consoles qui font la jonction avec les chevrons du toit et leur donne un peu de dignité. Il faut que  l’architecture reste modeste. Pour l’école de Naju, même si certains bâtiments annexes ont disparus, la salle d’enseignement présente un corps central fermé encadré par deux salles ouvertes. La salle du culte majeur est aussi d’un aspect très simple et la galerie en façade sert d’espace pour les cérémonies rituelles. À l’intérieur, les objets du culte, souvent de simples tablettes, sont disposés sur des tabourets disposés selon un ordre de préséance, celle de Confucius étant au centre. Ces salles de culte ne sont pas destinées à une pratique individuelle mais à des pratiques rituelles, à certains moments de l’année. En dehors de ces cérémonies, les  bâtiments sont fermés et ne se visitent pas.

École de Kŏje. ©Francis Macouin.

École de Kŏje, détail du Taesŏng. ©Christian Murtin.

Au-dessus des écoles provinciales il y avait un seul établissement à la capitale qui servait d’université, Sŏnggyun’gwan. Un plan du 18ème siècle montre la disposition nord-sud de la salle d’enseignement et de la salle du culte principal. Autour, d’autres bâtiments sont répartis dans des enclos: logement des étudiants, salles de cultes secondaires, bibliothèque, salle d’examen, etc. La porte d’entrée est encadrée de gingkos centenaires car, selon la tradition, Confucius enseignait à ses disciples sous des gingkos. La salle de culte principal, datant du début du 17ème siècle après sa destruction lors de l’invasion japonaise, s’élève sur une terrasse accessible par deux escaliers. La raideur des consoles semble indiquer qu’on l’a reconstruite à l’identique de l’édifice du 15ème siècle. La construction est très sobre alors qu’il s’agit du temple national à Confucius où venait officier le roi. Ici, aussi, on trouve deux bâtiments annexes, très austères, où sont placées les tablettes de personnages moins importants que Confucius et ses principaux disciples. De même, de part et d’autre de la salle d’enseignement sont disposés deux bâtiments pour le logement des élèves qui étaient une centaine au 18ème siècle. La salle d’enseignement, disposée sur une terrasse, présente une partie centrale surélevée avec deux ailes. Le toit est orné de figurines en terre cuite pour éloigner les mauvais esprits. Il faut souligner que ce genre de décor ne se trouve que sur les bâtiments ayant une relation directe avec la royauté.

T’aehak kyech’ŏp. Plan du 18ème s. ©Historical Museum Seoul.

Sŏnggyun’gwan, Myŏngnyundang. ©Christian Murtin.

Zhu Xi (1130-1200), philosophe qui fut un des fondateurs du néoconfucianisme, avait construit un ermitage sur le mont Wuyi Shan, dans le Fujian. Les confucéens coréens ont été très marqués par cette attitude et ont voulu l’imiter, parfois en investissant certains paysages coréens pour les adapter aux descriptions de Zhu Xi, ou comme sur une peinture du 16ème siècle, où l’artiste, qui n’était jamais allé en Chine, a peint une vision idéalisée de la rivière aux Neuf Coudes (Jiǔqū Xī), qui développe son cours sinueux au fond d’une gorge profonde.

Yi Sŏnggil (1562-?), Mui kugok. ©National Museum Seoul.

Pinyŏnjŏngsa à Hahoe. ©Francis Macouin.

Certains confucéens coréens ont fait construire, au cours de leur vie, à l’imitation de Zhu Xi, des ermitages. Le village de Hahoe, fondé au 14ème siècle, était le berceau d’une grande famille aristocratique, les Yu de P’ungsan. Au 16ème siècle, les factions luttaient à la cour et la période étant mouvementée, certains membres de la famille préféraient se retirer à la campagne durant un temps. Le Wŏnji chŏngsa est un ermitage d’une grande simplicité construit par Yu Sŏngnyong (1542-1607) qui fut premier ministre. Il fit aussi construire, vers la fin de sa vie, un deuxième pavillon, le Ogyŏn chŏngsa, plus grand, où il enseignait la doctrine à des disciples.

Au cours du temps, certains de ces pavillons furent transformés mais on créa aussi des instituts ou académies (sŏwŏn), où on enseignait et pratiquait un culte, non pas à Confucius, mais à un lettré coréen célèbre. Ces instituts privés étaient fondés par une association d’anciens disciples ou des membres de la famille de ce confucéen. Il en existait 376 en 1730 ! Ces instituts défendaient des écoles particulières du confucianisme, souvent apparentées à une faction politique, et servaient de lieux de réunion aux aristocrates locaux pour discuter et peut-être aussi comploter. Si bien qu’en 1871, le régent, Taewŏn’gun (1821-1898), décida de les supprimer d’une manière drastique.

Ces établissements se présentent de la même façon que les écoles mais avec une structure un peu moins rigide que dans l’architecture officielle et l’alignement sur l’axe nord-sud n’est pas toujours rigoureusement respecté comme c’est le cas au Pyŏngsan sŏwŏn où la salle du culte majeur n’est pas exactement dans l’axe. En face de la salle d’enseignement, un pavillon longitudinal (Mandaeru) est totalement ouvert à l’environnement et servait de lieu pour des réunions ou des concours de poésie.

Pyongsan sowon. ©limhyungkyu.

Pyongsan sowon, Mandaeru. ©Francis Macouin.

Pour résumer, l’architecture confucéenne n’a pas développé de mode de construction différent de l’architecture coréenne de l’époque. Les bâtiments diffèrent très peu de l’architecture domestique de l’aristocratie. Pour l’ensemble de ces écoles publiques ou privées, on note cependant une très forte influence de l’architecture chinoise avec une implantation sur un axe nord-sud et un système de symétrie par rapport à cet axe. Les constructions sont plutôt austères, pratiquement dépourvues d’éléments ornementaux, et les peintures (vermillon, vert et un peu de jaune) ne ressemblent pas à celles décorant des temples bouddhiques. Le seul élément qui donne une certaine dignité aux édifices est le système de consoles qui assurent la jonction entre les colonnes et la toiture. De plus, la dimension des bâtiments demeure toujours très modeste, de taille humaine et, souvent, les constructions sont environnées par la nature. Ceci est voulu, car pour les confucéens, l’Homme n’est qu’un élément de la nature: l’Homme est entre le ciel et la terre et forme ainsi une trilogie fondamentale dans la pensée confucéenne.

0

Saisir un texte et appuyer sur Entrée pour rechercher