L’image du Bouddha dans l’Inde ancienne et classique (IIIe s. av. J.C. – VIe s. apr. J.C)

Conférence du 23 octobre 2013 : L’image du Bouddha dans l’Inde ancienne et classique (IIIe s. av. J.C. – VIe s. apr. J.C) par Thierry Zéphir, Ingénieur d’études au Musée national des Arts asiatiques-Guimet.

Cette conférence vient compléter la précédente car M. Zéphir aborde l’évolution de l’iconographie bouddhique depuis l’époque aniconique, où le Bouddha est représenté à l’aide de symboles, jusqu’au moment où l’on va figurer l’Eveillé sous sa forme humaine avec ses principales caractéristiques.
Jusqu’aux environs du Ier s. apr. J.C. les fidèles qui voyaient l’empreinte de pieds portant la roue de la Loi visualisaient l’Eveillé alors qu’après on figure le Bouddha avec ses principales caractéristiques iconographiques : protubérance crânienne (ushnîsha), loupe de poils entre les yeux (ûrnâ), pieds et mains portant la représentation d’une roue et vêtement monastique. On ne sait pas pourquoi, au début de l’élaboration de l’iconographie bouddhique, on ne pouvait pas représenter le Bouddha sous ses traits anthropomorphes, aussi bien dans le sous-continent indien que dans les régions correspondant aux actuels Pakistan et Afghanistan.
Alors que Siddhârta Gautama est censé avoir vécu au Ve s. av. J.C., ce n’est qu’à partir des Maurya (fin du IVe s. av. J.C.) que l’on peut étudier une iconographie bouddhique qui va progressivement évoluer. On rencontre les premières évocations du Bouddha sous forme de symboles sur les monuments bouddhiques dont le décor avait une fonction didactique et dont la vertu première était liée à l’enseignement et la diffusion du message de la religion et de l’histoire de Shâkyamuni.
La vie du Bouddha historique est une sorte de «légende dorée», une histoire de nature presque mythique, jalonnée de toute une série de miracles et d’évènements fabuleux qui sont d’une nature symbolique pour exalter la personne même du Bouddha.

 Naissance du Bouddha.Bharhut.Ier s. BC.Mus.Calcutta 3.2.Naissance du Bouddha.Gandhara.IIe-IIIe s. Eveil du Bouddha.Bhârhut. Ier s. av. J.C. 5.2.Assaut de Mara.Gandhara.II-IIIe s.AD

Evocation de la naissance du Bouddha. Bharhut. Ier s. av.J.C. Musée Calcutta

Naissance du Bouddha.Gandhara.IIe-IIIe s.

L’arbre de l’éveil. Bhârhut. Ier s. av. J.C.

Assaut de Mara. Gandhara. II-IIIe s. apr. JC

Le premier des quatre lieux principaux où s’est déroulée la vie du Buddha, comme il a été dit dans la précédente conférence, est le parc de Lumbini où le prince Siddhârta aurait vu le jour. Aujourd’hui, Lumbini est un parc archéologique dont les ruines remontent à une époque bien postérieure. Sur une balustrade du site de Sânchî on voit le vase d’abondance qui est souvent mis en relation avec la naissance de Siddhârta dans le décor des monuments bouddhiques précédant le Ier siècle de notre ère. La même scène, après cette période, est représentée d’une manière facilement identifiable comme sur un bas-relief des II-IIIe siècles du Gandhâra. On y voir la reine Mâyâ debout, saisissant une branche d’arbre, tandis que le jeune prince sort miraculeusement de son flanc droit. Le bébé a été accueilli à sa naissance par divers personnages, en l’occurrence les dieux Indra et Brahmâ pour le Nord du Sous-continent, ce qui implique que ces divinités importantes de l’hindouisme se placent en position subalterne par rapport à cet enfant qui va devenir le Bouddha historique, alors qu’au Sud, ce sont les gardiens des quatre points cardinaux qui reçoivent le nouveau-né dans un lange.
Le deuxième site fondamental, celui de Bodh-Gayâ est celui où le prince Siddhârta a acquis l’éveil à l’ombre d’un pippal (ficus religiosa). Ici encore, sur un pilier de Bhârhut du Ier siècle avant notre ère, on voit un pippal  au milieu d’une colonnade et, sous l’arbre, un siège vide sur lequel est censé se tenir le Bouddha. Plus tard, comme sur un relief du Gandhâra des IIIe-IVe s., l’Eveillé est figuré sous le pippal mais le relief illustre aussi un autre événement : celui au cours duquel le démon Mâra – le dieu de la mort et de l’enchaînement dans le cycle des renaissances –, déniant au Bouddha ses qualités spirituelles, envoie son armée et ses filles pour le distraire et le détourner de sa méditation ; mais le Bouddha prend alors à témoin la Terre, effleurant le sol du bout de ses doigts, afin qu’elle témoigne de ses hautes qualités morales et spirituelles. Ce geste (bhûmisparsha mudrâ) fait reconnaître sans hésitation ce moment particulier.

 10.1.Stupa.Torana.Stupa 3.Ier s.B.C.Sanchi Parinirvana.Gandhara.III-IVe s.AD.Dahlem Museum 12.Bouddha ascète.Gandhara.IIe-IIIe s.Musée de lahore

Stupa. Torana. Stupa 3. Ier s. av. J.C. Sânchî

Parinirvâna. Gandhara. III-IVe s. apr. JC.
Dahlem Museum. Berlin

Bouddha ascète. Gandhara.
IIe-IIIe s. apr. J.C. Musée de Lahore

Le troisième lieu majeur est le site de Sârnâth où le Bouddha a prononcé son premier sermon dans le parc aux gazelles. Cet épisode peut être représenté d’une manière aniconique par une roue qui suffisait pour que les fidèles visualisent l’Eveillé expliquant sa doctrine. A partir du Ier s., le Bouddha est figuré avec les mains devant la poitrine tenant une roue virtuelle qu’il fait tourner (Dharamachakra mudrâ) comme le montre la célèbre statue Gupta du Ve s., au musée de Sârnâth. Cette figuration ainsi que la présence de la roue ou/et de gazelles fait toujours référence à cet événement.
Le dernier site est Kushinâgara où le Bouddha va décider de cesser d’exister et atteindre le nirvâna. La forme aniconique est la représentation d’un stûpa, type de monument funéraire où ont été déposées les cendres après la crémation alors que la figuration du Parinirvâna, à partir du Ier s. de notre ère, représente le Bouddha couché sur le flanc droit s’éteignant en toute sérénité, entouré de ses disciples qui se lamentent.

L’image du Bouddha, une fois créée, n’évolue pas beaucoup dans le temps et se transmet dans tout le monde bouddhique.

Les différentes postures (asana) ont aussi été fixées :
–       la posture debout (samapada), parfois avec un genou légèrement fléchi ce qui donne plus de souplesse à l’attitude
–       la posture assise (vîrâsana ; vajraparyanka), très souvent attestée et qui est généralement associée à la méditation ou à l’enseignement du Bouddha, peut connaître quelques variantes suivant les époques et les régions
–       l’attitude de la marche, fréquente dans certains pays d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Laos), présente le Bienheureux dans une position dynamique. Ce type de représentation pourrait faire allusion à un événement précis de la vie du Bouddha : la reine Mâyâ étant décédée sept jours après la naissance de son fils et résidant dans le ciel des trente-trois dieux, elle n’avait pu bénéficier de l’enseignement de son fils. Par amour et compassion pour sa mère, celui-ci va se rendre au ciel des trente-trois dieux et y prêcher la doctrine pour la reine et les autres divinités. C’est l’épisode de son retour sur terre qu’évoqueraient les représentations le montrant dans l’attitude de la marche.
–       la position couchée sur le côté droit est, pour sa part, associée au Parinirvâna. Dans cette attitude qui pourrait être perçue comme dramatique, le Bouddha est toujours empreint d’une extrême quiétude et sérénité car sa disparition préfigure sa libération du cycle du samsâra.

Les gestes (mudrâ) font aussi partie d’un répertoire codifié qui explicite le message qu’est censé faire passer la représentation de l’Eveillé.
–       le geste de l’absence de crainte, le geste qui rassure (abhaya mudrâ), se voit aussi bien dans la posture assise que debout ou marchant : la paume de la main est tournée vers le spectateur, les doigts dressés vers le haut
–       le geste du don (varada mudrâ) est associé à l’idée de transmission de l’enseignement au fidèle : debout ou assis, le Bouddha présente la paume de la main droite au spectateur, mais cette fois, les doigts sont dirigés vers le bas comme s’il remettait virtuellement la foi dans sa doctrine à celui qu’elle conduira au salut
–       le geste de l’enseignement (dharmachakra mudrâ) est le plus souvent associé au premier sermon : les deux mains sont placées devant la poitrine, la main gauche tient une roue virtuelle entre le pouce et l’index, passé dans l’axe, tandis que la droite esquisse le geste de la faire tourner
–       le geste de prise à témoin de la terre (bhûmisparsha mudrâ) est associé à l’éveil : la main droite est appuyée sur le genou et effleure la terre du bout des doigts
–       le geste de la méditation (dhyâna mudrâ) est le plus fréquemment représenté : en général assis, le Bouddha a les mains posées l’une sur l’autre sur les deux jambes croisées, la paume vers le haut.

 12.3.Bouddha varada mudra.Sarnath.Ve s Bouddha marchant.Sukhothai.XVe s.Wat Trapang Ngoen, Sukhothai 12.2.Bouddha assis.Abhaya mudra.Mathurâ.IIe s.AD 090.

Bouddha debout en varada mudrâ. Sarnâth. Ve s.
Musée de Sarnâth

Bouddha marchant en abhaya mudrâ. Sukhothai. XVe s.
Wat Trapang Ngoen, Sukhothai

Bouddha assis en abhaya mudrâ. Mathurâ. IIe s. apr. J.C. Musée de Mathura

Bouddha assis en dhyâna mudrâ. Gandhara. Ve s. apr. JC.
Musée de Kaboul

L’image du Bouddha ne saurait se comprendre sans faire allusion à tout ce qui a précédé son ultime existence. Il faut rappeler que le Bouddha historique s’inscrit dans le temps indien qui est par essence cyclique. Comme tous les êtres, Shakyâmuni a donc connu de nombreuses vies antérieures (Jâtaka) durant lesquelles il a acquis et accumulé les qualités spirituelles et morales qui vont lui permettre de devenir l’Eveillé lors de son ultime renaissance. Ces Jâtaka sont aussi des contes moraux ayant un caractère didactique afin de montrer aux fidèles quelles sont les qualités essentielles pour parvenir au salut. Durant ses vies antérieures le Bouddha a pu renaître sous des formes animalières : c’est le cas du Mahâkapi Jâtaka où le futur Bouddha était né sous les traits du roi des singes ; même sous cette forme, le futur Bouddha fait preuve de qualités exceptionnelles et va se sacrifier pour sauver son peuple d’une chasse (pilier de la balustrade du stûpa de Bhârhut) ; cette histoire enseigne que tous les êtres, même les plus stupides, sont inclus dans la perspective de salut qu’offre le bouddhisme. Dans le Vessantara Jâtaka, qui relate son avant-dernière vie terrestre, le futur Bouddha était né sous les traits d’un prince qui, dans sa générosité, avait donné toutes ses possessions mais qui, au terme de l’histoire, les récupère, démontrant ainsi qu’il était détenteur de qualités de générosité exceptionnelles. Le don est, en effet, considéré dans le bouddhisme comme l’une des vertus cardinales et les moines ou les communautés ne vivaient que des donations faites essentiellement par les marchands. Ces Jâtaka ont fait l’objet de représentations aussi bien en sculpture qu’en peinture et resteront utilisés dans tout le monde bouddhique comme source d’enseignement.
D’autres scènes sont fréquemment données à voir dans les arts de l’Inde ancienne et classique.
La représentation du futur Bouddha sous les traits d’un personnage princier évoque son séjour au ciel des trente-trois dieux avant qu’il ne décide de renaître sous les traits de Siddhârta.
Le songe de Mâyâ a fait l’objet de nombreuses représentations où l’on voit un petit éléphant (parfois à six défenses) flotter au-dessus d’un personnage féminin allongé sur une couche.
La consultation des devins par le couple royal, la naissance et la prise de possession spirituelle du monde ont aussi fait l’objet de représentations. Parfois, comme dans un relief d’Amarâvatî, plusieurs épisodes peuvent être figurés : le songe de Mâyâ (bien que l’éléphant ne soit pas représenté), la consultation des devins et la naissance.
Les quatre rencontres et le grand départ font aussi l’objet de représentations. Pour cet épisode on peut trouver une forme aniconique, dans laquelle un cheval sort d’un palais escorté d’un serviteur tenant un parasol (relief d’Amarâvatî), ou, selon une iconographie plus tardive, la représentation du prince monté sur son cheval dont les sabots sont soutenus par des génies. Mais cette scène du grand départ peut aussi être évoquée par la représentation du prince quittant la chambre familiale.

 2.3.Songe de Maya.Bharhut.Iers. BC.Mus.Calcutta 4.1.Gd Départ.Stupa-Amaravati.Ier s.BC.British Museum- 039.Guimet MG17478.Le grand miracle. Stupa.Fin du IIe s.apr.J.C.British Museum
Songe de Maya.Bhârhut
Ier s. av. J.C. Musée de  Calcutta

Le Grand Départ. Stupa. Amaravati
Ier s.av. J.C. British Museum

Miracle de Srasvatî Gandhara. Ve s.
Musée Guimet

Stupa. Amaravati. IIe s. apr. J.C. British Museum

Comme nous l’avons vu dans la précédente conférence, Siddhârta va expérimenter diverses voies, dont celle de l’ascèse extrême, et la figure du Bouddha ascétique est bien connue dans l’art du Gandhâra.
Après l’Eveil, le Bouddha va pérégriner dans le Nord de l’Inde pour prêcher la foi et convertir ses contemporains, recourant parfois à des miracles, comme celui de Shrâvasti, où, dans un premier temps, des flammes jaillissent de ses épaules tandis que de l’eau coule de ses pieds, alors que dans la deuxième phase du miracle, le Bouddha multiplie sa propre image dans le ciel.
Un autre de ces miracles est l’apaisement d’un terrible cobra qui hantait la hutte du feu sacrificiel de brahmanes ; par ce miracle, le Buddha parvient à convaincre ce groupe de religieux de la supériorité de sa doctrine.
La descente du ciel des trente-trois dieux peut être représentée de manière aniconique comme sur un relief de Sânchî où une échelle seule est figurée, alors que sur un relief du Gandhâra, le Bouddha est figuré entouré des dieux en haut d’un escalier.
Un épisode représenté sur un torana de Sânchî montrant un singe faisant l’offrande d’un bol de miel devant le siège vide où est censé se tenir le Bouddha démontre que la doctrine s’adresse à tous les êtres. Un autre événement rappelle que l’Eveillé a apaisé l’éléphant Nalagiri, rendu furieux par Devadatta, un cousin jaloux.
Toutes ces représentations démontrent les vertus de la foi bouddhique qui s’exercent sur tous les êtres, depuis les dieux jusqu’aux plus humbles animaux, dans une perspective d’enseignement et de prosélytisme.
Comme on l’a déjà vu, la disparition du Bouddha est symbolisée par le stûpa, tel le célèbre grand stûpa N° 1 de Sânchî qui, à l’instar de tout monument de ce type, symbolise le Parinirvâna du Bienheureux et véhicule l’idée d’accès au salut pour tous les fidèles.

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