Entre écologie, patrimoine et développement- Luang Prabang pourra-t-elle garder son âme ?

Conférence par Françoise Capelle, Docteur en archéologie (Université Paris1).

Luang Prabang a été classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO en 1995, ce qui a eu une incidence certaine.

Luang Prabang est le fruit de la rencontre d’une culture autochtone et des grands courants venus de l’Inde et de la Chine. C’est aussi la rencontre et la fusion entre une architecture traditionnelle et les structures urbaines conçues par les autorités coloniales au 19ème et au 20ème siècles. Des bâtiments ont été identifiés avec une interdiction de les détruire et on les a sauvegardés. Ce paysage urbain unique, remarquablement bien conservé, se mêle à la beauté de l’environnement naturel. Nichée dans une boucle du Mékong (fleuve-mère ou mère des eaux), la ville devient capitale du royaume Lao en 1353. Elle a réussi à conserver et à préserver une partie de son architecture traditionnelle ancienne (maisons de l’aristocratie, temples ou monastères) et celle de l’époque coloniale. Ainsi l’ancienne maison des Douanes est devenue la maison du patrimoine. La ville étant divisée en quartiers correspondant à d’anciens villages, chaque quartier possède son monastère. Au 18ème s. la ville ne comptait pas moins de 65 monastères, il n’en reste aujourd’hui que 22 dans le périmètre sauvegardé.

Temple Wat Xieng Thong. ©Françoise Capelle.

Maison du Patrimoine. ©Françoise Capelle.

Non seulement le classement par l’UNESCO a permis de sauvegarder l’architecture, mais aussi son environnement. En effet la nature est partout présente et la cité est un véritable écrin de verdure qu’il fallait préserver. Ce patrimoine végétal est un authentique trésor répertorié par Francis Engelmann. Un jardin botanique, Pha Tad Ke, a été créé, en 2016, qui regroupe toutes les espèces végétales endémiques de la région.

Avec les années, la doctrine de l’UNESCO a évolué et la préoccupation de sauver le patrimoine immatériel de l’humanité a pris une place de plus en plus importante avec l’adoption d’une convention pour sa sauvegarde en 2003. Parmi les bienfaits du classement on peut compter le maintien des traditions du bouddhisme Theravada de même que les croyances d’origine animistes comme le baci ou su khuan. Le Laos est le pays où le nombre de jours fériés est le plus important. Toutes les fêtes traditionnelles comme la fête du Nouvel An ou les danses qui ponctuent la vie quotidienne ont été maintenues. Le rituel de la pêche du Pa Beuk énorme poisson-chat avait lieu tous les ans de même que la fête des courses de pirogues.

Grâce au classement, Luang Prabang semble avoir réussi sa transformation : les bâtiments et temples ont été sauvegardés et les rues qui étaient en terre battue sont maintenant asphaltées. La construction de tours en béton a été interdite. La trame des villages a été conservée autour de leurs monastères. La transmission de la culture (musique et danses) a été assurée. La sauvegarde des éléphants a aussi été prise en compte, motivée par une association créée par deux Français. Ainsi des caravanes d’éléphants ont remonté depuis le Sud jusqu’à Luang Prabang (1 300 km). Le but était aussi d’encourager la population à renouer les liens privilégiés qu’elle avait avec les éléphants.

Comme tout avantage peut aussi présenter des inconvénients, l’afflux du tourisme a provoqué la multiplication des restaurants, des cafés, des bars, des boulangeries scandinaves, des pizzerias, des boutiques de souvenirs et des guest-houses pour répondre à une demande internationale de plus en plus grande. Motivés par l’offre financière des investisseurs, des habitants ont quitté leur maison et sont remplacés par des commerces. Le marché de nuit qui avait été créé pour que la population locale puisse vivre de son artisanat est envahi par de la camelote chinoise ! Il est aussi question de remplacer un merveilleux pont en bambou qui enjambe la Nam khan par un pont de béton pour faciliter la circulation et aussi parce qu’il fallait le reconstruire après chaque mousson.

Bonze faisant ses dévotions. ©Françoise Capelle.

Grande procession à l’occasion d’une fête. ©Françoise Capelle.

Café- restaurant. ©Françoise Capelle.

Le succès de l’opération sauvegarde et de mise en valeur a engendré une croissance économique rapide et la création de nombreux emplois. Les artisanats locaux tels que le tissage, la broderie au fil d’or ont retrouvé un nouveau souffle et la transmission s’est effectuée. De même, Tiao Nithakhong  Somsanhit, descendant du vice-roi, a réalisé le répertoire de tous les motifs de tissages ou de broderie ainsi que les motifs de pochoirs qui servent à l’ornementation des temples. Une troupe de danseurs perpétue la tradition des danses dans l’ancien palais impérial. La musique traditionnelle revit aussi.

Mais le nombre de touristes a connu une explosion puisqu’ils étaient 140 000 en 2005, 530 000 en 2014, etc. jusqu’au choc provoqué par le Covid 19.

De nouveaux facteurs interviennent dans ce développement excessif. Une évolution des mœurs a bien eu lieu qui a vu la création de croisière sur les fleuves, de karaokés et de cafés sur l’eau qui envahissent l’atmosphère de leur musique qui n’est pas la musique traditionnelle. Tout devient spectacle et il s’est créé des ateliers de toutes sortes (cuisine, tissage, travail du bambou, etc.). Si les associations ont interdit les promenades à dos d’éléphant, on a imaginé de proposer aux touristes de les laver dans la rivière.

Orchestre traditionnel. ©Françoise Capelle.

Choix de soieries traditionnelles. ©Françoise Capelle.

Café-bar sur la rivière. ©J. Boisard

Si la situation géographique d’isolement de Luang Prabang lui avait permis de garder son atmosphère, les Chinois, dans le cadre de la politique des « Nouvelles routes de la soie », ont financé une ligne ferroviaire qui relie Kunming à Vientiane et jusqu’à Singapour. Les touristes voyagent le jour et les marchandises la nuit. Cette ligne présente un énorme danger écologique pour l’environnement. Elle permet à la Chine de s’approvisionner en matières agricoles et d’exporter, à prix réduit, des productions industrielles. Des travaux colossaux ont permis à l’aéroport de devenir international ce qui entraîne un afflux de touristes et la ville table sur trois millions de touristes pour 2024. Une nouvelle autoroute relie Vientiane à Vangvieng et se poursuivra jusqu’à Luang Prabang, de même qu’un autre axe est prévu d’Est en Ouest, reliant le Vietnam à la Thaïlande et à la Birmanie. Ces menaces s’ajoutent à celles du train. Luang Prabang qui était une région enclavée est devenu un vrai carrefour.

Le nouvel aéroport de Luang prabang. ©Françoise Capelle.

La nouvelle autoroute en construction. ©Françoise Capelle.

La construction d’un nouveau barrage sur le Mékong suscite de vives inquiétudes car, construit à 8,6 km d’une ligne de faille sismique, il fait peser une lourde menace sur Luang Prabang. Ce barrage est le sixième d’une série de neuf prévus sur la partie laotienne du Mékong, dont deux ont déjà été mis en service au grand dam des organisations environnementales qui s’inquiètent de l’effondrement des stocks de poissons, car les barrages sont un obstacle à la migration de ceux-ci, et du niveau du fleuve particulièrement bas par endroits, accusant la Chine d’altérer son débit naturel. Le Mékong a connu son niveau le plus bas en plus de cinquante ans ! De plus, ses crues apportaient du limon qui fertilisait les terres, sans crues les cultures sont très menacées.
L’énergie sera destinée au Vietnam et à la Thaïlande car le Laos ambitionne de devenir le premier producteur d’énergie bas-carbone de l’Asie du Sud-Est. Les conséquences écologiques vont être très importantes car le Mékong est déjà entravé par de nombreux barrages.

Si le déclin rapide dû au tourisme et à cette modernisation effrénée continue, le statut de de l’UNESCO pourrait être remis en question surtout que Luang Prabang prévoit de faire de 2024 l’Année du Tourisme. Il faut espérer que, même si la lutte contre la pauvreté reste primordiale, ces modifications ne verront pas sa radiation de la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Entre préservation de l’écologie et du patrimoine et son développement, Luang Prabang trouvera-t-elle un équilibre qui lui permettra de garder son âme ?

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