Trésors de Kyōto, trois siècles de création Rinpa

Mercredi 28 novembre 2018: Trésors de Kyōto, trois siècles de création Rinpa, visite-conférence de l’exposition au musée Cernuschi par Manuela Moscatiello, Responsable des collections japonaises au musée Cernuschi.

C’est la première fois qu’une exposition est consacrée au courant Rinpa en France et le musée Cernuschi présente plus particulièrement les artistes actifs à Kyōto. On parle de courant et non d’école, car ce mouvement artistique, représentatif des arts décoratifs ne s’est pas transmis de maître à élève mais plutôt par affinité. Les artistes Rinpa n’étaient pas des peintres professionnels ayant un statut officiel, mais des personnes raffinées dotées d’une grande culture car issus de milieux privilégiés. Ce courant s’inspire de l’art de l’époque Heian (794-1185), considérée comme la quintessence de la sensibilité japonaise.

Tawaraya Sōtatsu. Paire de paravents à six panneaux. La Sente au lierre. Poèmes calligraphiés par Karasumaru Mitsuhiro.
Encre et couleurs sur fond de feuilles d’or sur papier.
©Shokoku-ji

Les artistes Rinpa dépeignait des sujets simples tirés de la nature, tels que des oiseaux, des plantes et des fleurs, avec un arrière-plan souvent réalisé à la feuille d’or. Ils décorent des paravents et des cloisons mobiles, mais aussi des céramiques et des textiles. Leur intention était de faire entrer la beauté dans la vie quotidienne.
L’appellation, datant du 19e s., vient du nom d’un artiste de l’époque d’Edo, Ogata Kōrin (1658-1716) mais le courant prit naissance lorsque le calligraphe, céramiste et laqueur Hon’ami Kōetsu (1558-1637) reçut l’autorisation shogunale de fonder une communauté d’artistes et d’artisans au nord-ouest de Kyōto en 1615.
Une des caractéristiques des artistes Rinpa est qu’ils utilisent des pigments précieux (malachite pour le vert, azurite pour le bleu, cinabre pour le rouge, l’or et l’argent). Ces pigments réduits en poudre très fine étaient appliqués sur un support enduit d’un mélange (dōsa) d’eau, d’alun et de colle animale.

Kōetsu était un artiste éclectique et considéré comme l’un des plus grands calligraphe de l’époque Kan’ei (1626-1644).
Sa collaboration avec le peintre Tawaraya Sōtatsu  (actif entre 1600 et 1640) est illustré par des éventails ou des cartes carrées (shikishi). Les cartes exposées illustrent la nature au fil des saisons. Sōtatsu illustrait les poèmes (waka) calligraphié par Kōetsu dans un dialogue parfait entre les deux expressions artistiques. Sōtatsu est un des artistes les plus énigmatiques de la période car sa vie est très peu documentée ; on ne connaît ni sa date de naissance ni celle de sa mort, alors qu’il apparaît comme un peintre d’exception parmi ses contemporains. Ses paravents (dont trois sont exposés successivement) sont remarquables par la composition souvent asymétrique et dynamique. Pour la paire qui illustre un poème (waka) calligraphié par Karasumaru Mitsuhiro (1579-1638) La Sente au lierre, Sōtatsu crée un sentier, serpentant de droite à gauche en diagonale entre les aplats vert malachite et le fond or, où semblent se refléter les feuilles de lierre alors qu’à l’extrémité droite du paravent de droite, les tiges de lierre descendant du haut font écho à celles qui sont peintes sur le chemin à l’extrémité gauche du paravent de gauche. Les feuilles de lierre sont peintes sans contour, «sans os» de la tradition chinoise, ce qui permet d’obtenir un rendu très naturaliste.
Un bol à thé (dit murakumo) de Kōetsu fut cuit dans les fours de la famille Raku et évoque des nuages s’amassant dans le ciel.
La seconde partie de l’exposition aborde la deuxième génération des artistes Rinpa avec les frères Ogata Kōrin (1658-1716) et Ogata Kenzan (1663-1743).
Kenzan est plus renommé pour ses céramiques et ses bols à thé , ses raviers ou ses plats sont toujours ornés de motifs végétaux peints à l’aide d’oxyde de fer, d’oxyde cobalt (gosu), de cuivre, etc. Les décors polychromes peints sous couverte demandaient une parfaite maîtrise du mode de cuisson. La nature est là aussi évoquée au fil des saisons. Deux plats constituent une paire: l’un orné de cerisiers en fleurs (printemps), l’autre de campanules (automne).
Le courant Rinpa voulant mettre de la beauté dans la vie de tous les jours, c’est ainsi que des papiers destinés à envelopper des bâtonnets d’encens ont été peints par Kōrin. Un saule déploie sa forme fluide sur un fond parsemé d’or. Le tronc peint sans contour, montre le remarquable travail de l’artiste qui rend l’effet naturel des lichens en superposant l’encre et les pigments saturés d’eau (tarashikomi) pour obtenir des nuances vert-de-gris. Il est à noter que le papier est doublé d’une soie très fine.

Ogata Kōrin. Papier pour envelopper l’encens avec décor de saule pleureur. Couleurs sur fond de feuilles d’or sur papier recouvert de soie. ©Hosomi Museum. Ogata Kenzan. Ravier à décor de coquelicots. Grès revêtu d’engobe blanc avec émaux sous couverte. Collection particulière.

Une paire de paravents, attribuée à Kōrin dépeint deux lieux célèbres du Japon : le mont Fuji et vagues à Matsushima. Alors que le mont Fuji dégage une impression de stabilité et de calme, vagues à Matsushima montre une mer déchaînée contre des rochers peints de couleurs vives (rouge, vert et bleu). On peut dire que Kōrin a donné un deuxième élan à l’esthétique Rinpa. Tout en s’inspirant des thèmes et des procédés de Kōetsu et de Sōtatsu, il a apporté des innovations personnelles par ses compositions très épurées, ses mises en page audacieuses et une gamme chromatique intense.
Un chauffe-mains, petit brasero qui servait à se réchauffer en hiver, a été décoré par Fukae Roshū (1699-1757) dans le style de Kōrin dont il avait été l’élève. Entièrement recouvert de pigment doré, des pins au vert de malachite et des grues stylisées argentées ponctuent toutes les faces. Du même artiste, un paravent à six panneaux déploie le thème des quatre saisons. Si la partie basse est occupée par des fougères, des prêles, des azalées blanches, des campanules, etc., une tige d’azalée traverse en diagonale trois panneaux et ses fleurs rouges répondent aux chrysanthèmes blancs qui occupent les quatrième et cinquième panneaux. Il est à noter que les plantes ne sont pas disposées dans l’ordre des saisons. Une des caractéristiques de l’art Rinpa est de peindre les nervures des feuilles et les pistils des fleurs à l’aide de pigments dorés.

Ogata Kōrin. Paire de paravents à six panneaux. Vagues à Matsushima  et mont Fuji. Encre et couleurs sur fond de feuilles d’or sur papier. Collection particulière. ©Tomoaki Sukezane.

Watanabe Shikō (1683-1755) qui a peut-être étudié auprès de Kōrin est un artiste éclectique qui puise son inspiration aussi bien dans le courant Rinpa que dans l’école Kanō. Un rouleau vertical, Lune d’automne derrière un store, montre la lune en partie cachée par un store en  bambou et quelques plantes d’automne. L’ensemble dégage une grande poésie et le traitement en est d’une grande délicatesse.
Nakamura Hōchū (?-1819) se considérait comme un disciple de Kōrin et il publia l‘Album de  peintures de Kōrin peint dans un style très libre. Une paire de paravents où douze éventails ont été collés est très représentative de l’art de cet artiste. Les sujets vont du pin à l’érable en passant par la glycine, un cerisier, un radis japonais, des bambous, un saule, etc. L’exécution et la mise en page sur les éventails est très libre et Hōchū fait largement appel aux effets du tarashikomi, emblématique du courant Rinpa après Sōtatsu. Sa signature, calligraphiée en caractères épais, se retrouvant sur chaque éventail, est caractéristique de son style souple.
Le parcours se termine par un artiste du 20e s., Kamisaka Sekka (1866-1942). Artiste aux multiples facettes (céramiques, laques, textiles), il fit revivre la sensibilité Rinpa tout en la modernisant et en l’adaptant au goût contemporain. Il contribua à la promotion des arts appliqués au Japon. Ses thèmes sont souvent puisés dans la nature mais aussi dans la poésie et la littérature classique. Quatre rouleaux verticaux Fleurs et plantes des quatre saisons, sont dans le plus pur style Rinpa, faisant appel à la technique traditionnelle du tarashikomi pour le rendu naturaliste et les pigment dorés pour les nervures des feuilles. Il réalisa des albums de motifs pour textiles déclinant un même sujet: La route de la mer  rassemble 97 dessins liés à la mer et aux vagues, tandis que Myriades de papillons n’est consacré qu’aux papillons sous toutes leurs formes et couleurs. Après son voyage en Europe, il tenta avec succès de promouvoir un art résolument japonais dans ses thèmes mais modernisé. Sekka, admirateur de Kōetsu rêvait de créer un village d’artistes et d’artisans comme l’avait fait son prédécesseur. Il collabora avec de nombreux artisans et trois petits raviers en porcelaine, aux formes ondulantes, sont ornées de vague stylisées dans la dynamique de Kōrin. Le bol décoré d’un chrysanthème dont la fleur est ajouré et les nervures des feuilles peintes aux pigments dorés est totalement dans  le l’esprit Rinpa. Il travailla avec son frère Kamisaka Yūkichi (1888-1938) qui était un artiste spécialiste de la laque. Le dessin préparatoire de Sekka pour le petit cabinet à décor de cerf exécuté par Yūkichi a été conservé.
Pour terminer, une paire de paravents, exécutée entre 1920 et 1925, reprend le thème Rinpa, Fleurs et plantes des quatre saisons, mais il commence par l’été à droite, puis le printemps. Sekka a disposé les plantes du paravent de droite au bas de celui-ci, ce qui dissimule leur base. A l’inverse, les plantes du paravent de gauche sont dépeintes depuis leur pied alors que la partie supérieure est invisible. L’ensemble crée une composition originale et très rythmée.

Kamisaka Sekka. Paire de paravents à six panneaux. Fleurs et plantes des quatre saisons. Encre, couleurs et or sur soie. ©Hosomi Museum.

 

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