La scène du nô, un paysage ouvert sur le songe

Conférence par Véronique Brindeau, spécialiste des arts de la scène et de la musique traditionnelle du Japon à l’Inalco.

Le nô est la plus ancienne forme de théâtre au Japon, développée entre les 14e et 16e siècles et caractérisée par un dispositif scénique et un jeu théâtral propre, qui ont d’ailleurs inspiré le théâtre moderne en Europe dans les années 1920.

Il existe un lien profond entre les éléments qui composent la scène de théâtre et les événements qui s’y déroulent. Par exemple, la passerelle qu’empruntent les personnages symbolise le chemin qu’ils ont parcouru, les piliers qui soutiennent le toit couvrant la scène servent de repères aux acteurs, et la bordure de gravier sert à délimiter l’espace de la scène, espace fictif, du public appartenant à l’espace réel. Certains éléments ont perdu leur fonction d’autrefois mais ils sont toujours présents sur les scènes contemporaines. On trouve toujours la présence de quelques marches sur le côté de la scène qui ont aujourd’hui perdu leur fonction mais permettaient à des personnes de l’assemblée de venir offrir des présents aux acteurs à la fin d’une représentation. Les acteurs qui déclament les textes sont également des danseurs et exécutent des kata, des formes précises dont la combinaison va former une chorégraphie. Au fond de la scène se trouvent les musiciens et le chœur, avec une codification de l’emplacement des instruments : un flûtiste à droite accompagné de deux tambourinaires, jouant à la main ainsi qu’in troisième, dans des pièces de divinités ou de démons,  jouant avec des battes. La partition de ces tambourinaires est constituée à la fois de frappes et de cris modulés (des syllabes correspondant à l’état d’esprit d’un personnage et au caractère de la pièce).

Théâtre de nô, Hakusan Jinja, Hiraizumi, Iwate.

Théâtre national de nô. Tokyo.

La structure des scènes de théâtre de nô est héritée de l’architecture religieuse. On le constate particulièrement sur les scènes extérieures telles que celle de Hiraizumi à Iwate. Bien que reconstruite en 1853, elle a été désignée bien culturel d’importance nationale en 2003. Deux fois par an, on y organise des représentations de scènes de nô qui ne sont pas interprétées par des professionnels mais par des moines appartenant au temple attenant à cette scène, accompagnés par un chœur choisi parmi les habitants d’Iwate. Le seul décor est ce pin représenté en fond de scène et qui fait écho aux représentations qui se tenaient autrefois en plein air, au sein des temples et des sanctuaires. Le dispositif scénique est à l’origine très proche des estrades où sont exécutés les spectacles et les chants religieux servant d’offrandes aux divinités, et on voit que les scènes intérieures conservent le toit qui, de fait, perd sa fonction. Certaines scènes modernes ne reprennent que certains éléments, comme celles conçues par le scénographe Sugimoto Hiroshi (né en 1948). En 2001, ce scénographe, d’abord connu comme photographe, a exposé ses œuvres photographiques avec la mise en scène d’une estrade, inspirée des théâtres nô, où est exposée une œuvre tirée de sa série photographique Pine Trees consacrée aux pins. Cet arbre fait référence à la bataille de Yashima (1185) qui est le sujet du nô écrit par Zeami (fin 14e-début 15e siècle, considéré comme le fondateur du théâtre nô et auteur de traités sur le théâtre nô) qui sera représenté sur la scène. Dans sa mise en scène, il reprend la passerelle, l’estrade ainsi que le pin, à sa manière, et remplace les piliers par des candélabres. En 2017, il met en scène sa pièce Rikyû no Enoura (d’après le célèbre maître de thé Sen no Rikyû) où les piliers sont remplacés par des bambous et le fond de scène est constitué par le paysage lui-même. L’architecte Kengo Kuma (né en 1954) est lui aussi à l’origine d’une scène de nô moderne, construite à Kyoto en 2024 et caractérisée par une structure épurée, tout en bois naturel. On lui doit aussi la restauration de la “scène de nô dans la forêt” (mori-butai) à Tome dans la région de Miyagi, comprenant une galerie couverte pour les spectateurs et des jarres acoustiques situées sous la scène, comme un rappel historique de ce dispositif scénique qui servait à amplifier les frappes du pied des acteurs.

Disposition de la scène de nô. @nogaku

Plan d’une scène de nô. @nogaku

Plusieurs éléments du dispositif scénique permettent d’établir un lien entre le public et ce qui se déroule sur la scène. A ce propos, Paul Claudel écrit dans L’oiseau noir dans le soleil levant (1926) que le public y ressent à la fois une impression d’enveloppement et de distance. Ne faisant pas face à la scène mais situé des deux côtés de l’estrade, le public se trouve dans le même état de lumière que ce qui se passe sur la scène. L’absence de gradins donne l’impression que la scène du théâtre nô est surélevée, point de vue qui inspire les prises de vue en contre-plongée dans le cinéma de Yasujirô Ozu (1903-1963). La scène de théâtre nô ne possède pas véritablement de décor. Le pin représenté en fond de scène est un rappel des premières scènes extérieures mais c’est également le lieu où les divinités vont descendre pour protéger les acteurs et l’assistance lors des représentations qui donnent lieu à l’apparition de personnages du passé ou des personnages irréels. Les éléments du décor liés à la pièce prennent vie à travers le texte chanté par le chœur ou énoncé par l’acteur. De la même manière, les quelques décors provisoires sont suggestifs, comme par exemple une barque figurée par une tige de bambou enroulée d’un tissu blanc. Ce décor vide a suscité une véritable fascination et permis le renouveau du théâtre au 20e siècle, comme l’écrit Jacques Copeau : “plus la scène est nue, plus l’imagination y joue librement.”

Dans cette mesure, on peut dire que la scène du nô est un paysage ouvert sur le songe. En outre, une part importante des quelque 250 pièces classiques correspond à une catégorie appelée “nô de rêve” ou “d’apparition” qui suivent le même schéma. Un premier personnage, généralement un moine, appartenant à notre monde (il n’est pas masqué) va franchir la passerelle et décrire le paysage qu’il traverse pour rejoindre le pilier au fond à gauche, d’où il va se présenter et expliquer sa présence en un lieu connu pour avoir été le théâtre d’événements lointains ou cité dans des œuvres littéraires anciennes. Puis, un personnage local (villageois, pêcheur…) entre en scène avec lequel s’engage un dialogue. Ce second personnage va alors raconter les événements qui se sont passés en ce lieu, qu’il s’agisse d’une bataille ou de la fin tragique d’un héros, d’abord de manière très elliptique et poétique puis de plus en plus précise, à en devenir troublante puisque pour connaître aussi bien les détails de ce qui s’est passé des siècles auparavant, il faut avoir été présent au moment de ces événements. À la tombée du soir, le moine va s’endormir et le second personnage va se retirer et quitter la scène en traversant la passerelle en révélant qu’il était lui-même le personnage du passé dont il était en train de parler. Après un intermède musical, il va reparaître sous l’apparence de ce personnage d’autrefois pour chanter et danser ces événements, comme une sorte d’exorcisme qui va lui permettre de retrouver la paix de son esprit, avant de quitter la scène. Le moine récite des paroles de bénédiction pendant que le fantôme s’en va, puis le chœur se retire par la petite porte située au fond de la scène, les acteurs et les musiciens par la passerelle,  laissant la scène vide, comme si toute la pièce n’était qu’un songe.

Le théâtre de nô d’Aix-en-Provence.

Le nô Rikyu-Enoura mis en scène par Sugimoto Hiroshi sur la scène de pierre de l’observatoire d’Enoura ©Odawara Art Foundation.

Le pont-passerelle qui, en plus d’être un lieu que l’on traverse pour aller d’un point à un autre, est lié à des événements étranges ou des rites dans la culture japonaise. Au théâtre, il permet le passage entre le monde des vivants et le monde des esprits, menant à l’estrade que l’on nomme “carrefour des songes.” La délimitation de l’espace se retrouve également à travers le shirasu, cette bande de graviers qui entoure la scène et qui fait écho au principe de kekkai (la ligne qui partage l’espace, la limite) présent dans l’architecture japonaise à travers les torii des temples et sanctuaires japonais, marquant le passage d’un espace profane à un espace sacré, ou dans les jardins japonais avec le passage du jardin extérieur au jardin intérieur vers le pavillon de thé.

L’esprit des iris, un nô attribué à Zenchiku (1405-1470), le gendre de Zeami, est un exemple célèbre de “nô de rêve”. Il raconte l’histoire d’un moine qui se rend dans un haut lieu de la poésie où il voit apparaître une jeune femme. Il lui demande si ce lieu est bien celui qui est mentionné dans le poème ancien, repris dans les Contes d’Ise ; la femme va alors lui raconter l’histoire du célèbre poète Ariwara no Narihira (9e siècle) qui a composé un poème en acrostiche, dont les syllabes au début de chacun des cinq vers forment le mot iris (kakitsubata). La nuit approchant, la jeune femme invite le moine à passer la nuit dans sa modeste demeure. Puis, elle s’éloigne et va réapparaître transformée, vêtue d’un magnifique kimono et d’une coiffe ; elle explique que ce kimono appartient à la princesse dont il est question dans le poème et que cette coiffe est celle du poète disparu. L’esprit va alors se mettre à danser avant de disparaître à l’aube.

Ce lieu décrit comme le lieu de l’apparition, avec ses Huit Ponts, apparaît souvent comme une citation littéraire dans des jardins publics, à travers une passerelle en zigzag, et que l’on connaît aussi à travers les estampes de Hokusai ou, plus encore, les paravents d’Ogata Kôrin. Quant à la pièce de nô, elle est notamment citée dans le cinéma par Ozu, dans son film Fin de printemps (1949).

Katia Choupik

 

 

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