Chine – Empreintes du passé

Viste-conférence de l’exposition par Éric Lefebvre, directeur du musée Cernuschi.

Cette exposition a pu se tenir grâce à l’étroite collaboration du musée Cernuschi et du musée de la province du Zhejiang.

En Chine, les lettrés commencèrent à s’intéresser aux inscriptions antiques sous la dynastie des Song (960-1279) et créèrent une discipline appelée jinshixue (étude des métaux et des pierres). En effet, les lettrés se passionnaient pour les inscriptions gravées sur les vases rituels en bronze antiques ou sur les stèles de pierre, à la fois pour leur valeur historique mais aussi esthétique. Ce mouvement fut amplifié sous la dynastie des Qing (1644-1912), en particulier sous le règne de l’empereur Qianlong (1711-1799). Reprenant le modèle des Song, les publications se firent sous forme de catalogues illustrés et largement diffusés.

Le visiteur est accueilli dans la première salle par un grand estampage de l’inscription commémorant l’ouverture de la route de montagne Baoxie. Cette inscription, de l’époque des Han de l’Est (25-220), fut gravée sur une paroi rocheuse ce qui explique l’aspect irrégulier de la calligraphie. Publiée sous les Song, elle fut oubliée pendant des siècles avant d’être redécouverte au 18ème siècle. En vis-à-vis, un autre estampage d’une inscription de Han de l’Ouest (206 av. J.C. – 9 apr. J.C.) a été réalisé par le moine Liuzhou (1791-1858). Il est particulièrement précieux car la pierre originale a été détruite en 1860.

Liuzhou (1791-1858). Estampage d’un certificat d’achat de terrain de l’an 2 de l’ère Dijie (67 av. J.-C .). Encre sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Estampage du plafond de la première chambre du Wu Liang ci . Détail où l’on peut voir Taiyi et les roues du chariot de la Grande Ourse. Encre sur papier. Fin de la dynastie Qing (1644-1912).

Feng Yunpeng (1765-1839). Jinshi suo (Index des gravures sur métal et sur pierre).Impression sur papier. 19ème siècle. Dynastie Qing (1644-1912).

La salle suivante est consacrée aux estampages de la tombe de la famille Wu, sous les Han de l’Est (25-220). C’est à cette époque, au 2ème siècle de notre ère, que le répertoire iconographique est en plein essor. Les scènes sont organisées en registres horizontaux, alternant des scènes historiées avec des motifs géométriques ou des volutes de nuages. L’intérêt de ces estampages est que tous les personnages sont accompagnés d’inscriptions permettant de les identifier. Ainsi, le registre supérieur du mur ouest de la troisième chambre figure les ancêtres mythiques Fuxi et Nüwa, devant les souverains légendaires et empereurs historiques. Le registre inférieur de l’estampage du plafond de la première chambre, nous montre une procession de chars et d’immortels encadrant la Grande Ourse et le dieu Taiyi, empereur suprême du taoïsme. Sa découverte, en 1786, par Huang Yi (1744-1802) amorcera un effort de préservation des monuments et une diffusion des images gravées. Huang Yi publiera un ouvrage dans lequel il reproduit et commente des inscriptions mais aussi certaines figures gravées, telles que le divin laboureur de la tombe de la famille Wu. On retrouve la figure du divin laboureur dans le Jinshi suo (Index des gravures sur métal et sur pierre) de Feng Yunpeng (1765-1839).

Sous les Song (960-1279), les publications des inscriptions sur les vases rituels en bronze des premières dynasties figuraient l’objet dessiné au pinceau et l’inscription par décalquage. Sous les Qing, le moine Liuzhou fut un des inventeurs d’une nouvelle technique, quanxing ta (estampage intégral), qui permettait de visualiser l’objet en trois dimensions et, parfois, sous différents angles. Il procédait aussi, par découpe, à l’estampage des inscriptions situées à l’intérieur ou sous les récipients. Un rouleau conçu à partir de deux estampages d’une lampe à huile en bronze réalisés par Liuzhou fut peint par Chen Geng (actif au 19ème s.). Le peintre y introduit deux portraits miniatures du moine, levant la tête vers l’inscription et, accroupi, pour relever l’inscription. C’est un exemple rarissime de portrait d’un épigraphiste en action. Un estampage du portrait de Ruan Yuan, célèbre savant et collectionneur, est daté de 1829 et annoté par Liang Qichao (1873-1929). Ce portrait était gravé sur une stèle, autrefois érigée dans l’académie Xuehai tang, que Ruan Yuan avait créée à Guangzhou. A côté de cette œuvre, un estampage intégral de trois vases en bronze de la collection de Ruan Yuan, par Liuzhou, illustre bien la technique « de la découpe » où, à côté des vases estampés en trois dimensions, on peut voir l’estampage des inscriptions. Un rouleau de Fei Danxu (1801-1850), Réminiscences du verger dépeint l’épigraphiste Zhang Tingji (1768-1848) assis devant son neveu. Ce dernier et le jeune fils de Jiang Guangxu (1813-1860), propriétaire du verger, connurent une fin précoce et le peintre fait un récit de son séjour empreint de nostalgie à côté de leurs portraits.

Liuzhou (1791-1858). Estampages de vases rituels en bronze. Encre sur papier. Milieu du 19ème siècle. Dynastie Qing (1644-1912).

Liuzhou (1791-1858).Cheng Geng (actif au 19ème s.). Détail de Liuzhou examinant une lampe en bronze de l’époque Han (206 av. J.C.-220 apr. J.C.).Encre et couleurs sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Fei Danxu (1801-1850).Détail de Réminiscence du verger (Portrait de Zhang Tingli). Encre et couleur sur papier. 1833. Dynastie Qing (1644-1912).

À partir du 19ème siècle, l’estampage fut aussi utilisé pour garder la mémoire d’autres objets. Liuzhou réalisa ainsi l’estampage de la cithare qin Chunlei ayant appartenu à Wen Tiangxiang de la Dynastie des Song tandis que Wu Putang (1922-1966) estampa un repose-poignet en bambou créé par Liuzhou. On peut y voir un autoportrait du moine voyageur et la petite hutte de Lütian, référence au grand calligraphe Huaisu, vénéré par Liuzhou.

Liuzhou (1791-1858). Baisui tu (Image de la longévité centenaire). Encre sur papier.1831. Dynastie Qing (1644-1912).

Cheng dun (Actif entre 1787 et 1794). Qin Han wadang wenzi (recueil de motifs et caractères sur des embouts de tuiles Qin et Han). Impression sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Embout de tuile à décor de l’oiseau vermillon.Terre cuite moulée. Période des Royaumes combattant. (453-222 av. J.C.).

Le Baisui tu (Image de la longévité centenaire) de Liuzhou est un chef-d’œuvre de l’art de l’estampage en même temps qu’une création unique. L’œuvre est constituée de multiples éléments épigraphiques reproduisant des pièces de monnaies, un bâton d’encre, des tuiles et briques anciennes, des pierres sculptées, de pierres à encre, un sceau en pierre, etc. soit près de quatre-vingt-dix objets au total. Ayant demandé cinq ans de travail, cette composition présente un désordre apparent sous lequel se cache une maîtrise parfaite de l’art de l’estampage. Cette œuvre exceptionnelle est abondamment commentée par Liuzhou et ses pairs dans des notes marginales. Symbolisant des vœux de longévité, de bonheur et de prospérité, elle constituait le présent parfait pour l’anniversaire d’un amateur d’épigraphie.

Les embouts de tuiles ou les briques inscrites furent aussi des objets de collection sous la dynastie des Qing. Une page du Qin Han wadang wenzi (recueil de motifs et caractères sur des embouts de tuiles Qin et Han) de Cheng Dun (actif entre 1787 et 1794) figure l’Oiseau vermillon, un des quatre animaux divins symbolisant les quatre orients. On peut voir, à côté, un embout de tuile de rive de la période des Royaumes combattant (453-222 av. J.C.), avec le même oiseau. Dans cette même vitrine, une tuile entière a été regravée d’un motif en forme de cithare (instrument par excellence du lettré) pour servir d’encrier.

La calligraphie a toujours été au centre des intérêts des lettrés et, sous l’empereur Kangxi (1661-1722), on distingue trois styles dont le bashenfu de la dynastie des Han qui va donner naissance à l’école des stèles. Ruan Yuan écrivit de nombreux traités sur la calligraphie et il souligna la différence entre l’école des stèles et l’école des livres de modèles de calligraphie. Ses études restent fondamentales pour la connaissance de l’évolution de la calligraphie chinoise. Au 19ème siècle, l’école des stèles ou beixue s’imposa comme l’héritière des calligraphies Han et Wei. C’est à cette époque que l’on voit artistes et calligraphes s’exercer à reproduire des inscriptions afin de s’imprégner des styles des époques anciennes.

Chen Hongshu (1768-1822). Sentences parallèles de style chancellerie. Encre sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

 

Liuzhou (1791-1858). Estampage du couvercle d’un vase de type hu et peinture florale. 1847. Encre et couleurs sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Wu Changshuo (1844-1927). Image de l’apogée de la prospérité. Encre et couleurs sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Liu Shiquan (actif fin du 19ème s.- début du 20ème s.). Peinture bapo (Huit brisés). 1910. Encre et couleurs sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Une nouvelle utilisation des estampages fut initiée avec leur intégration dans une composition picturale. Guzhuan huagong (Fleurs en offrande sur briques anciennes) de Liuzhou associe ses estampages à la peinture de onze autres artistes. De Liuzhou aussi, dans l’estampage intégral du dou de Boshan on peut voir le couvercle d’un vase hu renversé pour accueillir une composition florale. L’objet réel, exposé dans une vitrine annexe, permet de se rendre compte de la précision incroyable de l’estampage. À la suite de Liuzhou, d’autres artistes produisirent ce type d’œuvres, en particulier Wu Changshuo (1844-1927). Son Image de l’apogée de la prospérité présente deux bronzes antiques en estampage intégral avec, entre leurs pieds, l’estampage des inscriptions situées à l’intérieur des chaudrons. Les deux récipients servent de vases pour des branches de pruniers pour l’un et un bouquet de pivoines pour l’autre, deux éléments auspicieux. Deux élèves de Wu Changshuo réalisèrent son portrait en référence à Bodhidharma, patriarche du bouddhisme chan. Alors que le visage dessiné est presque photographique, la robe rouge portée par le maître et la natte sur laquelle il est assis sont traitées d’une façon très libre.

À la fin du 19ème siècle, la passion pour les antiquités donna naissance à un nouveau courant artistique, le bapo (huit brisés), qui se caractérise par un empilement de papiers abîmés, de peintures, d’estampes et de divers objets donnant l’illusion d’un collage. Deux rouleaux de Liu Shiquan (actif fin du 19ème s.- début du 20ème s.) illustrent bien ce style. Le  registre supérieur figurent deux estampages de vases en bronze, en dessous desquels on peut observer deux peintures, puis au registre médian, c’est un ensemble d’objets entremêlant calligraphies rongées par les insectes, brulées ou froissées, mais aussi des objets à usage unique comme un ticket de tramway. L’artiste, mêlant passé et modernité, objets d’arts et du quotidien, reflète l’esprit d’une Chine en pleine mutation.

Yao Hua (1876-1930) aurait donné son nom au yingta, représentation d’estampage en trompe-l’œil. Sa peinture d’un estampage d’une stèle bouddhique permet à l’artiste de s’approprier l’objet pour le retravailler selon son imaginaire. Une autre peinture d’estampage figure une stèle gravée égyptienne du grand collectionneur Duanfang (1861-1912). Envoyé en Occident, en 1905, il fit escale au Caire à son retour et y acquit des antiquités. Il en fit réaliser des estampages pour une diffusion au sein des élites intellectuelles. Ici, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une peinture car l’artiste chinois ne connaissait pas les hiéroglyphes ni la composition des scènes d’offrandes et a remplacé un guéridon par un personnage dont la tête est en partie un cartouche royal.

Yao Hua (1876-1930). Peinture en trompe-l’œil d’un estampage de stèle bouddhique. Encre sur papier. Dynastie Qing (1644-1912).

Edouard Chavannes (1865-1918). Pilier du Wu Liang ci, province du Shandong. 1907. Tirage d’après un négatif au gélatine-bromure d’argent sur plaque de verre.

Huang Binhong (1865-1955). Paysage. Vers 1950. Encre sur papier.

Huang Binhong (1865-1955). À propos du Ciel, de la Terre et de l’Humanité (Détail). 1954-1955. Encre sur papier.

La fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle ont vu les premières expéditions scientifiques européennes en Chine. Édouard Chavannes (1865-1918) est considéré aujourd’hui comme le fondateur de la sinologie française et fut le précurseur de beaucoup d’autres voyageurs. Il fait non seulement des relevés et des commentaires mais prend des photos et fait faire des estampages des monuments qui l’intéressent. Ses élèves, Victor Segalen (1878-1919) et Jean Lartigue (1886-1940) reprendront le même procédé et si les monuments sont photographiés sous plusieurs angles, l’estampage vient compléter ces clichés pour relever les inscriptions qui y sont beaucoup plus lisibles.

Huang Binhong (1865-1955) est un artiste qui à partir de l’étude des caractères gravés sur des sceaux (il en avait plus de mille) et un intérêt savant pour l’épigraphie publia de nombreux traités. S’il reproduit des inscriptions anciennes, c’est pour s’imprégner du souffle de l’écriture et le transposer dans sa peinture. Dans À propos du Ciel, de la Terre et de l’Humanité, une œuvre d’une densité exceptionnelle, il exprime, dans le texte qui l’accompagne, sa conception des arts centrée sur l’écriture, où la poésie naît du signe et où la calligraphie prévaut sur la peinture. Il considérait que les sources épigraphiques ouvraient la voie du renouveau de la peinture moderne.

L’exposition propose ainsi une réflexion sur la mémoire et la continuité culturelle. En Chine, la relation au passé n’est jamais celle de la rupture, mais celle de la transformation : chaque génération, chaque dynastie, s’inscrit dans la continuité des précédentes.

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