Ayutthaya : l’art du Siam classique (14ème – 18ème siècle)

Conférence par Thierry Zéphir, Ingénieur d’études au Musée national des arts asiatiques-Guimet.

Si l’histoire d’Ayutthaya débute au 13ème s. il faut remarquer que, dès le 6ème s., des populations thaï avaient migré depuis le sud de la Chine et s’étaient installées dans ce qui est aujourd’hui la Thaïlande et le sud de la Birmanie. À partir du 10ème s., le pays tombe sous l’allégeance du royaume Khmer, mais au 13ème s., plusieurs chefs de clans thaï s’émancipent progressivement et le premier grand royaume est celui Sukhothai, fondé par Si Intharathit (c. 1238-1270). Ce royaume va perdurer jusqu’au 14ème s. inclus. Le roi Rama Khamhaeng (1239-1317) institua le bouddhisme theravada comme religion d’état et «inventa» l’alphabet thaï. Cependant, les petits états vassaux prennent peu à peu leurs distances avec Sukhothai et en 1351, Ramathibodi 1er (1350-1369) fonde sa nouvelle capitale, Ayutthaya, sur une ile du fleuve Chao Phraya. En 1412, Ayutthaya impose sa suzeraineté à Sukhothai et l’annexe en 1438. D’autre part, en 1431,  Ramathibodi 1er va s’emparer d’Angkor, sécurisant la frontière orientale du royaume.
À partir de cette époque, le royaume d’Ayutthaya est le plus puissant de l’Asie du Sud-Est et va entrer en contact avec l’Occident par l’intermédiaire des marchands et des missionnaires, d’abord les Portugais en 1511, puis les Espagnols, les Anglais et finalement les Français en 1662. À partir du 16ème s., Ayutthaya est  presque constamment en guerre avec son voisin birman et, en 1569, la ville est prise par les armées birmanes mais retrouvera son indépendance en 1593 avec le roi Naresuan (1590-1605) et le rétablissement des frontières d’avant l’invasion de 1549.

Lorsque les missionnaires français arrivent à Ayutthaya, ils nouent des contacts avec un personnage important, Constance Phaulkon, alias Constantin Gerakis (1647-1688). D’origine grecque, il est arrivé au cours de ses pérégrinations jusqu’au Siam et est devenu le confident et le conseiller privilégié du roi Phra Narai (1656-1688). Des échanges d’ambassades vont être organisées et l’une est reçue par Louis XIV lui-même en 1686. À la mort du roi Phra Narai, le général Petracha (1688-1703) monte sur le trône et il s’ensuit une politique xénophobe, particulièrement à l’encontre des Français.

Johannes Vingboons (c. 1616/17 – 1670). Vue d’Ayutthaya, vers 1665. Aquarelle sur papier. – Nationaal Archief, La Haye, NL-HaNA 4.VELH 619.62.

Ambassade solennelle donnée par le Roy de Siam à Monseigneur le Chevalier de Chaumont, Ambassadeur extraordinaire de sa Majesté auprès de ce Roy. Estampe. À Paris, chez Jean-Baptiste Nolin, rue Saint-Jacques, vers 1687.

En 1767, le royaume d’Ayutthaya est conquis par les armées birmanes, la capitale est incendiée et son territoire démembré. Le général Taksin parvient à réunifier le Siam depuis sa capitale Thonburi et son successeur, le général Chao Phraya Chakri est proclamé roi et règne sous le nom de Rama 1er (1782-1809) avec pour capitale Bangkok, fondant ainsi la dynastie Chakri (1782 à nos jours).

Pour revenir à la période des relations franco-siamoises, un certain nombre d’ouvrages (souvent des récits de voyages illustrés) vont être publiés. Le roi Narai résidait à Lopburi, et c’est dans son palais qu’il reçut, en 1685, l’ambassade extraordinaire envoyée par Louis XIV, menée par le Chevalier de Chaumont et l’abbé de Choisy. Une estampe (vers 1787) relate l’événement et alors que tous les courtisans sont prosternés, le Chevalier de Chaumont, debout, tend sa lettre de créance sur un plateau, obligeant le roi à se pencher depuis sa loge pour la prendre. On peut encore voir cette loge dans le palais royal en ruine. Une aquarelle de Johannes Vingboons (c. 1616/17 – 1670) montre une vue panoramique d’Ayutthaya vers 1665, et on remarquera que la ville est entourée d’eau, car implantée dans un méandre de la Chao Phraya, à sa confluence avec la Pa Sak et isolée par un canal pour en faire une île. La ville est entrecoupée par un réseau de canaux et on s’y déplaçait beaucoup en barque, surtout en période de mousson. Un ouvrage de 1863, Le Tour du Monde par Henri Mouhot,  est illustré de nombreuses gravures qui montrent que la ville était très ruinée et envahie de végétation. La documentation a été aussi complétée par des photographies, notamment celles de Jim Thomson (1837-1921).

Ayutthaya possédait donc une enceinte d’eau, un rempart de brique à partir de 1549, fortifié de bastions, eux aussi en brique. Dans cet espace étaient disposés les palais et les principaux temples. Mais de nombreux temples étaient aussi construits à l’extérieur de l’enceinte, de même que les résidences des étrangers.

Le Tour du Monde, vol. 8, pp. 244 et 245, 1863. Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine, par feu Henri Mouhot.

Muang Boran (Ancient City). Salle du trône du palais royal (Wang Luang) d’Ayutthaya.

Aujourd’hui, la plupart des bâtiments construits en matériaux périssables ont disparu, seuls les temples bâtis en latérite ou en brique ont relativement résisté. Le palais du Devant (Wang Na), détruit au moment du sac de la ville, a été réédifié sous les Chakri (notamment sous Rama IV Mongkut (1851-1868) qui fit bâtir le Phisai Sanyalak afin d’y effectuer des observations astronomiques. Si on veut se faire une idée de l’apparence d’un palais du temps de la splendeur de la ville, il faut aller dans un parc situé au sud de Bangkok, le Muang Boran, où ont été reconstitués de nombreux monuments anciens aujourd’hui perdus. Ainsi, on peut voir la salle du trône du palais royal (Wang Luang) d’Ayutthaya telle qu’elle existait. Ces structures, en bois, étaient couvertes de toitures portant une riche décoration renvoyant au décor architectural khmer. Les rois d’Ayutthaya se réclamant d’une proximité culturelle et politique avec le royaume angkorien, ont récupéré et adapté toute une partie du patrimoine architectural khmer.

Wat Phanan Choeng, Phra Buddha Triratananayok. Brique et stuc, dorure. Reflet du style B d’U Thong. Originellement du 14ème s.

Wat Putthaisawan, vue extérieure et Parinirvāna situé à l’intérieur. Brique et stuc. 14ème s.

Wat Yai Chai Mongkon. Vue d’ensemble du Stupa. Brique et stuc.14ème s.

Quelques temples de l’époque d’Ayutthaya ont été préservés, entretenus et restaurés, permettant de se faire une idée de ceux qui se trouvaient dans la ville. En particulier, dans le Wat Phanan Choeng, un bouddha construit en brique et stuc, est un reflet du style B d’U Thong. Il a été réalisé en 1324/25, 36 ans avant qu’Ayutthaya ne devienne capitale du royaume du même nom. Le Wat Putthaisawan a été fondé en 1353 par Ramathibodi (1351-1369) sur le site de sa première résidence à Ayutthaya mais a été restauré et modifié ultérieurement. Souvent, les rois thaï faisaient construire un temple à l’intérieur de leur palais. La tour sanctuaire (prang), en forme de pain de sucre, était au centre d’un complexe architectural entouré d’une enceinte. Un déambulatoire était adossé à cette enceinte, abritant des images du Bouddha historique, toutes semblables, à quelques détails près. Ces images pouvaient avoir été commanditées par le fondateur, par des membres du clergé, par de hauts dignitaires ou par la population. Beaucoup de ces sculptures étaient à l’origine en métal et ont été, soit emportées lors du sac de la ville en 1767, soit fondues pour récupérer le matériau. Un autre élément important dans l’architecture d’un temple est le stupa (chedi), monument commémoratif qui, à l’origine du bouddhisme, abritait des reliques du Bouddha. Pendant la période d’Ayutthaya, les stupas ont une forme particulièrement redentée. On trouve aussi à l’intérieur de ce complexe architectural, d’autres bâtiments qui protègent des sculptures en briques stuquées, métalliques et parfois en pierre. Ainsi, le Wat Putthaisawan, une structure qui, à l’origine, était couverte de tuiles, abrite un grand bouddha couché. Ce parinirvāna est souvent présent en Thaïlande, le bouddhisme theravada ayant été transmis depuis le Sri Lanka où ces images sont fréquentes.

Le Wat Yai Chai Mongkon a été fondé, en 1357, par Ramathibodi à l’intention de moines revenus du Sri Lanka où ils s’étaient rendus pour étudier le bouddhisme theravada, puis restauré par Naresuan (1590-1615), en 1592, pour commémorer sa victoire sur les Birmans. L’imposant stupa est entouré d’une galerie où sont alignées de nombreuses statues de buddha. La base de l‘édifice est carrée et le stupa a encore la forme de cloche qui est commune au Sri Lanka.

Wat Mahathat. Vu aérienne. Brique et stuc. 14ème s.

Le prang du Wat Mahathat dans les années 1900.

La plupart des édifices royaux d’Ayutthaya même sont très abîmés. Le Wat Mahathat, situé au centre de la ville fut édifié en 1384 sous Boromaracha 1er (1370-1388), puis complété et restauré dans les siècles suivants. Après l’effondrement du prang dans le premier quart du 17ème siècle, il est réédifié, en 1633, sous Prasat Thong (1629-1656): la hauteur en est alors portée de 38 m à 50 m. Un nouvel effondrement, cette fois définitif, a lieu en 1911. Une photo de 1900 montre que le prang était encore debout même si le site semble très ruiné. Il était édifié au centre d’une cour fermée par une enceinte et prolongée à l’Est par un bâtiment rectangulaire, salle principale de prière (vihāra) et, à l’Ouest, par une autre salle pour les ordinations (ubosoth). Nombre des sculptures qui semblent en bon état sont souvent des reconstitutions à partir d’éléments anciens complétés, nombre d’entre elles ayant pour le moins perdu la tête. Autour du complexe central étaient disposés des prang secondaires construits en brique. Il faut imaginer que toute la surface était recouverte de stuc et d’un mortier de chaux dont on aperçoit encore quelques traces.
Les architectes thaï adaptèrent parfois la forme du prang et l’on peut en voir un, de plan octogonal, dont la partie supérieure supporte des prang de forme classique, de plus petites tailles. En plus de ces édifices, de nombreux stupas ont été élevés tout autour de l’enceinte. Certains pouvaient abriter les cendres de hauts membres du clergé ou de l’aristocratie. Comme déjà mentionné, les stupas d’Ayutthaya ont évolué, depuis la base carrée supportant une cloche vers une construction extrêmement redentée se terminant par une pointe effilée, évoquant les parasols initiaux.
La statuaire présente toujours un visage totalement idéalisé avec une expression à la fois distante et bienveillante. La majorité des sculptures de Bouddha assis le montre dans le geste de la prise de la terre à témoin (Bhûmisparsha-mudrā).

Wat Mahathat. Prang secondaire de forme octogonale. Brique et stuc.

Wat Mahathat. Stupa fortement redenté. Brique et stuc.

Wat Mahathat. Buddha assis en Bhûmisparsha-mudrā. Sculpture restaurée à partir d’éléments anciens.

Le Wat Phra Ram fut fondé en 1369 par Ramesuan (1369-1370) sur le lieu de crémation de son père, Ramathibodi 1er (1351-1369). Il présente le même type d’implantation que le Wat Mahathat mais en moins développé. Construire un monastère sur le site de crémation de son père avait une connotation très vertueuse. Le prang en est assez bien conservé et donne une bonne idée de cette architecture de brique stuquée.

Wat Phra Ram. Entrée de l’enceinte et prang. Brique et stuc. 1370.

Wat Ratburana. Le prang. Brique et stuc. 15ème s. mais restauré au 18ème s.

Wat Ratburana. Détail des peintures d’une niche des cryptes. 15ème s.

Le troisième complexe royal, le Wat Ratburana fut fondé en 1424 par Boromaracha II (1424-1448) sur le site de crémation de deux princes qui s’étaient opposés l’un à l’autre pour le trône. Sévèrement endommagé en 1767, il fut restauré et l’ensemble, prang et bâtiments divers, est mieux conservé que dans les deux précédents exemples. Dans le haut soubassement du prang, des cryptes abritaient le dépôt de fondation originel, dépôt qui sacralisait le lieu. Ces trois cryptes superposées, préservées du pillage,  «découvertes» en 1957, livrèrent un magnifique ensemble d’objets sacrés et somptuaires. Le volume intérieur de cet espace évoque un prang. Les murs de ces cryptes sont ornés de peintures murales relativement bien conservées et, comme c’est le cas en général pour  les peintures de l’époque d’Ayutthaya, elles sont sur fond rouge avec des dorures. On peut en admirer sur d’autre sites comme le Wat Yai Suwannaram à Phetburi, (17ème siècle) ou le Wat Ko Keo Suttharam, Phetburi (18ème siècle) dont les peintures murales de l’ubosoth sont datées de 1734. Dans ce dernier, le décor est composé d’une succession de stupas entre lesquels figurent des scènes de la vie du Buddha. Dans ces scènes, des étrangers contemporains sont représentés, reconnaissables à leurs costumes: Indiens, Hollandais ou Français.

Wat Ko Keo Suttharam, Phetburi. Peintures murales de l’ubosoth datée de 1734 (détail).

Wat Ratburana. Coupe montrant les cryptes à l’intérieur du prang.

Wat Ratburana. Trésor. Prang miniature (détail). Or repoussé, pierres semi-précieuses. 1424.

Wat Ratburana. Trésor. Ensemble de représentations du Bouddha en or repoussé. 15ème s.

Pour conclure, Thierry Zéphyr présente des éléments du trésor du Wat Ratburana. Entre autres sculptures, il y avait un modèle réduit de prang en feuilles d’or martelées, ciselées et incrustées de pierres semi-précieuses avec tous les détails de l’ornementation du monument réel. Les nombreuses représentations de Bouddha, elles aussi en feuilles d’or repoussées, renvoient au style d’U Thong qui fut une étape dans le développement de la statuaire siamoise. De plus, ce dépôt comportait aussi des parures, des objets somptuaires qui témoignent de l’opulence et de la richesse de ce royaume.

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