Aventuriers des mers
Mercredi 1er février 2017 : Aventuriers des mers visite conférence à l’Institut du Monde Arabe.
Cette exposition est consacrée à la découverte des mers et des océans, lieux de rencontres et d’échanges culturels et commerciaux. Elle est essentiellement axée sur l’apport du monde arabe à la navigation maritime hauturière.
A la fin de l’antiquité et au début du Moyen-Age, les mers et les océans sont considérés comme dangereux. Les habitants de la péninsule arabique, comme les occidentaux, ne s’y aventurent que prudemment bien qu’ils soient entourés par trois mers et un océan, pensant que ces eaux sont habitées par des monstres. Depuis les temps anciens deux récits, communs à la Bible et au Coran, renforcent ces craintes : le Déluge et l’histoire de Jonas et de la baleine. De plus, la discipline de la géographie n’existant pas encore, on ne sait pas vraiment où l’on va.
Si la navigation sur la Méditerranée existait depuis longtemps, ce sont les Grecs, vers le 2ème s. av. J.C., qui découvrirent le principe de bascule des vents de mousson. Malgré une demande très forte en aromates, épices et autres denrées de luxe, le commerce est encore assez limité à l’époque romaine. De plus, la présence de pirates s’accrut avec l’intensification du commerce maritime, en particulier dans la zone du Bab-al-Mandab (détroit allant de la Mer Rouge à l’Océan Indien). Un commerce côtier se faisait avec l’Afrique orientale pour les bois précieux, l’ivoire et les esclaves.
Si l’architecture des bateaux sur la Méditerranée est basée sur une ossature transversale (membrures sur lesquelles viennent se fixer les planches du bordage assemblées à l’aide de clous de fer, puis calfatées), la construction navale de l’Océan Indien est basée sur un principe longitudinal (quille, étrave, étambot) établi à partir du bordé et ce n’est qu’une fois l’enveloppe extérieure étanche réalisée qu’on introduit les membrures. Les bordages sont fixés entre eux par des ligatures de fibres végétales et renforcés par de petites chevilles, le tout donnant une embarcation légère et d’une certaine souplesse mécanique. L’épave de Belitung (Indonésie), datée du 9ème s., un boutre transportant de la céramique Tang et des objets précieux, témoignerait de relations maritimes directes entre l’Arabie et la Chine.
Le planisphère, tel qu’on peut le reconstituer, place le Sud en haut et le monde arabe au centre mais reste assez précis sur l’Europe et le pourtour de la Méditerranée. Les Portugais vont établir des portulans qui présentent des portions de littoral avec les distances à l’échelle qui permettent de faire le point à l’aide d’une règle et d’un compas. Les marins ont joué un rôle éminent dans l’établissement de cartes fiables. L’Atlas catalan ou la Mappemonde de Fra Mauro, tous deux du milieu du 15ème s., montrent les progrès dans la connaissance géographique de notre planète.
Du 7ème s. au 11ème s., les Fatimides d’Egypte et les Omeyyades d’Espagne règnent sur la Méditerranée (la mer des Rûmi), construisant des arsenaux, en créant des flottes et en protégeant les rivages. Ils vont affronter les flottes des croisés et les flottes byzantines.
Cependant, la mer reste un espace central qui sépare mais relie les mondes latin, byzantin et musulman car les échanges commerciaux continuent malgré tout. Du côté oriental, le califat des Abbassides va déplacer sa capitale à Bagdad, idéalement située au carrefour des routes maritimes et terrestres de « la soie ».
La richesse des Vénitiens dépend presque entièrement de son commerce avec ses partenaires levantins ou égyptiens. Epices, aromates, soie, ivoire, pierres précieuses, porcelaines transitent par Venise en provenance d’Alexandrie, de Damas ou de Beyrouth. Pour les Européens, l’Océan Indien était encore inaccessible et le récit du voyage de Marco Polo au 13ème s. alimente tous les rêves. L’un des plus précieux témoignage sur l’Océan Indien est celui d’Ibn Battûta qui fit un périple d’une vingtaine d’année, visitant, entre autres, la Perse, l’Inde, Ceylan, Sumatra, la Chine et la côte orientale de l’Afrique. Sous l’empereur Yongle des Ming, l’amiral Zheng-He (1371-1433) entreprend un voyage qui le mènera jusqu’à la Mer Rouge et l’Afrique de l’Est dont il rapportera une girafe offerte à l’empereur.
Jusqu’au 15ème s. l’apport des pays arabes au travers du commerce est fondamental. Les soies chinoises étaient très demandées mais les cotonnades imprimées du Gujarat comptent parmi les produits d’échange les plus importants. Les cornes de rhinocéros, les œufs d’autruche, les carapaces de tortue, les noix des Seychelles alimenteront les cabinets de curiosité jusqu’au 17ème s. Les verres émaillés en provenance du Moyen-Orient et d’Egypte serviront de modèles aux ateliers vénitiens et, à partir du 15ème s. Venise exportera sa production vers les pays musulmans. La moitié du commerce vénitien se fait avec les Mamelouks d’Egypte et les objets en métal incrusté (damasquiné) proviennent de Damas ou du Caire. La céramique lustrée à reflets métalliques offre un bel exemple de chassé-croisé des techniques entre Orient et Occident. D’origine irakienne, la production se développe dans divers pays du pourtour méditerranéen mais ce sont surtout les ateliers de Malaga en Espagne qui s’imposent et donneront l’idée aux Italiens de Faenza de produire une céramique lustrée. L’oxyde de cobalt, le « bleu mahométan », en provenance de Perse est utilisé dans les faïences du Moyen-Orient dès le 9ème s. et s’imposera avec l’importation de la porcelaine chinoise à partir de la dynastie des Yuan (1279-1368), puis celle des Ming (1368-1644). Toutes les cours d’Europe mais aussi les sultans ottomans et les souverains perses se disputent cette porcelaine « bleu et blanc ». Les artisans chinois iront même jusqu’à créer des modèles et des décors spécifiques pour s’adapter aux goûts de leur clientèle étrangère. Mais l’inverse, se produit quand les ateliers d’Europe et des pays musulmans produisent des faïences dont le décor s’inspire de modèles chinois.
Dès 1488, les Portugais doublent le Cap de Bonne-Espérance avec Bartolomeu Dias et découvrent l’Océan Indien. Vasco de Gama (1469-1524) entre 1497 et 1503 va entreprendre plusieurs voyages et permettre ainsi l’établissement de comptoirs, de l’Inde jusqu’à la Malaisie, et la création d’une véritable colonie à Goa à la fin du 16ème s. Les marchands lusitaniens sont présents dans tous les ports asiatiques et grâce à eux, la compagnie de Jésus va aussi entreprendre une évangélisation de l’Océan Indien qui ne sera pas toujours angélique. Les caravelles portugaises embarquaient de l’ivoire en Afrique pour le revendre en Inde et en Asie. Les Portugais commanditent des œuvres (meubles incrustés d’ivoire et statues religieuses en ivoire) qu’ils revendent en Europe et l’art indo-portugais originaire de Goa connaît un grand succès jusqu’au 17ème s.
En contournant l’Afrique, les Portugais vont priver le Moyen-Orient et l’Egypte d’une partie des bénéfices du commerce des épices, des aromates et d’un grand nombre de biens de luxe mais, surtout, provoquer une augmentation substantielle de la consommation en Europe desdits produits.