Le Laos, la souveraineté comme enjeu d’un pays enclavé

Conférence d’Anne Fort, conservateur en chef du patrimoine, chargée de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie centrale au musée Cernuschi.

Non seulement les frontières du Laos actuel, mais aussi l’acception contemporaine du terme « Laos » sont le résultat d’une succession d’événements politiques résumés dans le cadre de cette conférence conçue en écho au voyage annuel de la Société des Amis du musée Cernuschi. Niché dans les forêts montagneuses d’Asie du Sud-Est, sans accès à la mer, le Laos actuel reflète la multitude d’influences des grands royaumes qui se sont succédés sur son territoire. Dans l’orbe du royaume du Champa puis de celui des Khmers à haute époque, le Laos se trouve à partir du XIe siècle au cœur de la sphère culturelle thaïe. Incorporé à l’Indochine française à la fin du XIXe siècle, le pays subit au cours du XXe siècle l’occupation japonaise et les bombardements américains tout en naviguant entre luttes politiques intestines et convoitise de ses voisins thaïlandais et vietnamiens.

Géographie et peuplement du Laos. Le pays, l’un des plus pauvres d’Asie du Sud-Est, est peu densément peuplé et son relief montagneux constitue un frein au développement de la population. De plus, il est le seul de la péninsule à n’avoir aucun accès à la mer. Sa population est parmi les plus diversifiées sur le plan culturel : on y compte officiellement 50 ethnies mais, en considérant les différentes branches, l’on en compte jusqu’à 130. Autre spécificité de l’identité ethnique lao, sa répartition ne suit pas les frontières nationales : six fois plus de Lao vivent en Thaïlande qu’au Laos. Ceci s’explique par les vagues de déportation des populations Lao vers les régions du nord et du nord-est de la Thaïlande actuelle lors des fréquentes guerres opposant les royaumes de Vientiane et de Luang Prabang au Siam à partir de la fin du XVIIIe siècle. A l’époque, la richesse d’un royaume dépendait essentiellement de sa population dont le nombre permettait de lever plus d’impôts, sur les récoltes et en hommes pour étoffer l’armée. Les déportations des populations Lao par le Siam affaiblissaient au contraire leur territoire d’origine.

La plaine des Jarres témoigne du peuplement ancien de la province de Xieng Khouang, lieu de communication entre l’est et l’ouest grâce à un col de la cordillère annamitique. Les mégalithes en forme de jarres y sont regroupés sur plusieurs sites et ont été taillés pour la plupart entre 500 av. J.-C. et 500 apr. J.-C. Madeleine Colani fut la première à publier ses recherches sur ce site en 1935 avec l’appui de l’École française d’Extrême-Orient. La diversité des types de sépultures, incinération puis dépose des restes calcinés ou inhumation, ainsi que les analyses récentes invitent à considérer le site comme une aire funéraire utilisée par des peuples de culture différente de manière ininterrompue, et jusqu’au XIXe siècle. Au XIIIe siècle, la principauté de Phuan y est fondée. Les Phuan sont une branche de la grande ethnie des Tai originaire du sud de la Chine qui migre progressivement vers le sud à partir du VIIIe siècle et repousse vers les zones de moyenne altitude les populations Môn-Khmer déjà présentes. Les Tai suivent les vallées où ils pratiquent la riziculture inondée. La principauté de Phuan est l’une des plus anciennes cité-état Tai du Laos. Il subsiste quelques vestiges de sa capitale Muang Khoun, notamment le temple Wat Phia Wat fondé en 1322 où un Bouddha monumental à l’air libre et quelques colonnes rappellent les pillages des bandes chinoises armées défaites par les Qing à la fin du XIXe siècle puis les destructions causées par les Français puis les Américains lors des deux guerres du Vietnam.

Les anciens royaumes et le pouvoir môn-khmer. Les royaumes du Funan (Ier-VIIe siècle), puis du Chenla (VIe-VIIIe siècle) se développent sur la pointe sud de la péninsule et assimilent les apports culturels des marchands et des moines venus d’Inde. Le royaume d’Angkor absorbe le Chenla en 802. Le temple à flanc de colline du Wat Phu, près de Champassak, témoigne de cette première influence dans le sud du Laos. L’ensemble dédié à Shiva date du XIe siècle et ressort au style khmer. La ville édifiée en contrebas, au bord du Mékong, remonte au Ve siècle, à l’époque du Chenla.

La grande migration des Tai : VIIIe – XIIIe siècle. Poussés vers le sud sous la pression chinoise, les peuples Tai s’installent progressivement au nord de l’Asie du Sud-Est, Birmanie, Thaïlande, Laos et Vietnam actuels. Leurs mœurs guerrières leur permettent de prendre l’ascendant sur les populations déjà présentes, tout en reprenant à leur compte les traditions royales, le vocabulaire administratif et le bouddhisme Theravāda (à partir du XIIIe siècle) du royaume d’Angkor. Au XIIIe siècle, la conquête mongole accélère les migrations du nord au sud et bouleverse l’équilibre des pouvoirs : le royaume de Pagan (849-1297) en Birmanie ne s’en relèvera pas, tandis que les peuples Tai entrent dans l’histoire en se fédérant en principautés, les « muang » ou cités-état agricoles. Le royaume de Sukhothai (1238-1438) au cœur de la Thaïlande actuelle est le premier royaume Tai indépendant dont la dynastie régnante, issue de chefs Tai, s’impose à une population constituée d’éléments Tai, Môn, Khmer. Il préserve stratégiquement son intégrité en choisissant de faire allégeance à l’empire mongol.

Le royaume du Lan Xang (1353-1707). Le Laos entre dans l’histoire avec les annales du royaume du Lan Xang Hom Khao, ou royaume du « million d’éléphants et du dais blanc », deux attributs du pouvoir. Son fondateur, Fa Ngum (r. 1353-1373) est un prince de Muang Sua (actuelle Luang Prabang) exilé par son grand-père à la cour du roi d’Angkor dont il épousera la fille. Avec l’appui de l’armée fournie par son beau-père, il part à la reconquête du Muang Sua, y installe le Pha Bang (qui donnera le nom à la capitale Luang Prabang « Ville du Pha Bang »), une statue de Bouddha offerte par le roi d’Angkor et promeut massivement le bouddhisme Theravāda en pays lao. L’apogée du Lan Xang au XVIe siècle, sous le règne de Setthathirath (1548-1571), est marquée par sa résistance aux offensives menées par le roi birman Bayinnaung (r. 1550-1581). Setthathirath fait construire dans sa capitale de Luang Prabang le Wat Xieng Thong en 1560. Ce « temple de la Cité d’or », bien que régulièrement restauré, est le plus ancien et le plus représentatif de l’architecture lao, avec sa terrasse maçonnée et sa superstructure en bois dont le toit largement débordant, à pans courbes superposés, s’effile vers le ciel et descend très bas vers la terrasse.

Le Laos enclavé entre six pays.

Wat Xieng Thong. Luang Prabang, 1559-1560.

Procession du Phra Bang lors du Pi Mai (nouvel an Lao). Luang Prabang, depuis 2013, du Haw Pha Bang au Wat Mai.

Face à la menace birmane, Setthathirath change de capitale et s’établit à Vientiane (Viang Chan, « la cité de la lune/du bois de santal »). Parmi les nombreux édifices fondés ou restaurés sous son règne, le Pha That Luang est le plus sacré. Selon la tradition, il aurait été fondé au IIIe siècle avant notre ère pour honorer une relique du Bouddha apportée par des émissaires du roi indien Ashoka. Setthathirath le fait restaurer et ajoute au second niveau trente petits stupas symbolisant l’union des différentes principautés du Lan Xang. En 1818, le roi de Vientiane, Anouvong, lui fait adjoindre une galerie et quatre portes aux orients, partiellement conservées.

Pha That Luang. Vientiane, 1566 (restauré par Setthathirat), 1818 (galerie et portes par Anouvong).

Wat phra Keo. Vientiane. 1566 (restauré par l’École française d’Extrême-Orient-1942).

En 1566 est achevé le Wat Phra Keo, temple destiné à accueillir le Phra Keo, le Bouddha d’émeraude, une statue de jade apparue miraculeusement en 1434 au royaume du Lanna, un royaume Tai du nord-est de la Thaïlande actuelle, qui passera par héritage à Setthathirath en 1551. Le roi du Lan Xang l’emporte donc à Luang Prabang puis à Vientiane où est construit son nouveau temple. En 1778, le Siam attaque Vientiane et emporte le Bouddha d’émeraude qui devient désormais le protecteur du pays depuis la capitale, l’actuelle Bangkok, où il est toujours à présent. Le Wat Phra Keo est détruit en 1779 par les troupes siamoises, puis reconstruit en 1818 par Anouvong et détruit à nouveau en 1828 lorsque la ville entière de Vientiane est rasée par le Siam. Il a été reconstruit entre 1936 et 1942 par l’École française d’Extrême-Orient d’après des plans anciens avec une superstructure dans le style siamois du XIXe siècle. Depuis les années 1970, il abrite un musée de sculptures. L’autre palladium du Laos, le Phra Bang, ou Bouddha d’or, a connu une destinée proche du Bouddha d’émeraude. Emblématique de la fondation du Lan Xang, il est honoré à Luang Prabang jusqu’en 1705, date à laquelle il est transporté à Vientiane. En 1778, il est aussi emporté à Bangkok comme butin de guerre, mais sera restitué quatre ans plus tard car on lui attribue une série de malheurs qui touchent alors la capitale siamoise. En 1828, lorsque Vientiane est détruite par le Siam, le Phra Bang est à nouveau emporté à Bangkok, mais sera restitué 39 ans plus tard à Luang Prabang, suite à une nouvelle série de catastrophes. Il est conservé au Wat Mai de 1889 à 1941, puis au musée national du Laos, et aujourd’hui dans le Haw Pha Bang, construit en 2006 dans l’enceinte du palais royal.

Éclatement du Lan Xan ; menaces birmanes et siamoises (1707-1893). Le XVIe siècle, marqué par les assauts birmans, ouvre sur un XVIIe siècle paisible, mais qui s’achève par la fin de la fédération des cités-états Lao suite à la crise de succession du dernier roi du Lan Xang, Surigna Vongsa (1638-1694). Au XVIIIe siècle, chaque muang de Luang Prabang, Vientiane et Champassak, bien que partageant une culture et un passé communs, ne s’allient pas face aux menaces birmane (3e quart du XVIIIe siècle) puis siamoise (fin du XVIIIe et XIXe siècle). Les deux puissants royaumes voisins développent un jeu d’alliances politiques pour diviser les principautés Lao, à leur avantage. De grandes vagues de déportation de la population Lao par le Siam sont organisées à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle. Le dernier roi du royaume de Vientiane, Anouvong (1767-1829), se rebelle contre son suzerain siamois mais la révolte est écrasée en 1828, la ville est rasée et toute la population est déportée dans le nord-est de la Thaïlande. Seuls le Pha That Luang et le Vat Sisakhet, temple construit en 1824 dans un style siamois, sont épargnés.

Le protectorat français et l’accession à l’indépendance (1893-1975). Au XIXe siècle, la Birmanie est en guerre contre les Britanniques qui finissent par l’annexer en 1885. Le Siam maintient son indépendance et prétend annexer toutes les principautés Lao. Il convoite également le Cambodge, et s’oppose au Vietnam qui le convoite également. En 1863, le roi du Cambodge accepte le protectorat français pour contrer les Siamois et les Vietnamiens. La colonisation de la Cochinchine en 1862 par la France et ses protectorats sur le Tonkin et l’Annam en 1887 exacerbent les tensions entre la France, le Siam et la Chine, cette dernière refusant de voir le Vietnam quitter sa sphère d’influence. En 1893 éclate la crise franco-siamoise : faute du soutien des Britanniques qui souhaitent qu’il se maintienne en tant qu’état-tampon entre leur colonie birmane et l’Indochine française, le Siam doit céder devant la force militaire française. Le territoire actuel du Laos devient de fait un protectorat français en 1893, et administrativement en 1899. Les Français, en position de supériorité face aux Siamois, auraient pu négocier les territoires du nord et du nord-est de la Thaïlande, peuplés de Lao, mais la création d’un état-nation n’était pas leur préoccupation, le Laos faisant office d’état-tampon entre eux et le Siam. Les villes de Luang Prabang et de Vientiane sont rebâties dans le style colonial français, en faisant appel à des maçons vietnamiens. Le roi de Luang Prabang et sa cour sont entretenus sur le budget du ministère des colonies qui lui fait construire un nouveau palais royal en 1904. Les Français laissent les dynasties des autres principautés en place, mais reconnaissent la primauté de celle de Luang Prabang.

Le coup de force japonais en mars 1945 entraine l’effondrement de l’autorité française en Indochine. L’indépendance du Laos est progressivement reconnue par la France, en 1946, 1949, et actée définitivement en 1954. La monarchie du Laos indépendant, proche des Français, se maintient jusqu’au 2 décembre 1975, date de son abolition. La faction communiste prend alors le pouvoir. La destinée du pays suit de très près la succession des événements au Vietnam voisin. Le bouddhisme Theravāda est remodelé entre 1975 et 1979 par le pouvoir communiste : l’aumône aux moines est interdite, ceux-ci doivent travailler, ils sont encadrés par l’Etat et l’idée de rétribution karmique est proscrite. De nombreux moines s’exilent alors en Thaïlande tandis que d’autres sont envoyés en camps de rééducation. Mais à partir de 1980, le gouvernement adoucit ces mesures pour ne pas s’aliéner une population très pieuse. En 1991, le Pha That Luang remplace la faucille, le marteau et l’étoile sur l’emblème officiel du pays, le bouddhisme étant à nouveau revendiqué comme élément fondamental de l’identité Lao.

Emblèmes du Laos entre 1975 et 1991 et à partir de 1991.

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