Des montagnes du Sichuan aux jardins de la Malmaison : l’histoire de la rose de Chine en France, entre recherche de l’altérité chinoise et construction d’une identité française
Conférence par Diane Margerit, normalienne, spécialisée en histoire et géographie, et haut-fonctionnaire, ayant travaillé dans le domaine de l’urbanisme et du patrimoine.
Diane Margerit insiste sur l’importance de l’histoire de la rose de Chine et son rôle, souvent méconnu, dans la transformation de l’horticulture et de l’art des jardins en France, de transferts culturels et de réinterprétations esthétiques entre la Chine et l’Europe, du 18ème siècle à nos jours.
De la rose européenne à la singularité des roses chinoises
Diane Margerit a d’abord rappelé combien le paysage rosicole européen était demeuré relativement stable jusqu’au 18ème siècle. Les roses cultivées en Europe dérivaient alors principalement d’un nombre limité d’espèces et de groupes anciens — roses galliques, roses de Damas, roses blanches ou encore centifolia. Longtemps utilisées pour leurs vertus médicinales davantage que pour leur valeur ornementale, elles occupaient une place assez modeste dans les jardins médiévaux, puis dans les compositions très architecturées de la Renaissance et du 17ème siècle.
Leur floraison brève et leur port relativement libre s’accordaient mal avec les principes géométriques du jardin à la française. À Versailles, notamment, la rose n’occupait nullement la place éminente qu’elle devait acquérir au siècle suivant. Les variétés européennes offraient par ailleurs une gamme chromatique encore restreinte, essentiellement comprise entre le blanc et différentes nuances de rose.
La situation chinoise était profondément différente. La culture de la rose y est attestée de plus longue date et les pratiques horticoles s’y développèrent précocement. Parmi les différentes roses cultivées en Chine se distinguait notamment la Rosa chinensis, connue en chinois sous le nom de yueji (月季), littéralement associée à sa floraison régulière. Les textes de lettrés chinois des 16ème et 17èmesiècles témoignent déjà de cette propriété remarquable : là où la majorité des roses ne fleurissent qu’une seule fois dans l’année, cette rose chinoise possède la faculté de refleurir au cours d’une même saison.
![]() Pierre-Joseph Redouté. Rosa gallica officinalis (Rose de Provins). Gravure en taille douce. |
![]() Friedrich Justin Bertuch (1747-1822). Rosa chinensis. Gravure. 1795. |
![]() François-Hubert Drouais (1727-1775). Portrait de Madame du Barry. Huile sur toile. 1770. |
Cette remontance, issue d’une mutation génétique ancienne et transmise par hybridations successives, devait jouer un rôle décisif dans l’histoire mondiale de la rose. Les recherches contemporaines situent l’un des foyers majeurs de diversification de ces roses dans le sud-ouest de la Chine, notamment dans le bassin du Sichuan. À leur floraison répétée s’ajoutaient d’autres caractères qui frappèrent les observateurs européens : des rouges plus soutenus, des tonalités orangées ou jaunes, des boutons plus élancés, un feuillage sombre et lustré et un port généralement plus léger et élégant que celui des rosiers européens.
La découverte européenne des jardins de Chine
Cette découverte botanique s’inscrit dans un mouvement plus vaste : celui de la fascination européenne pour les jardins chinois.
Dès l’époque moderne, les récits des missionnaires jésuites avaient contribué à faire connaître une conception du jardin fort éloignée de l’ordonnancement géométrique français. Au 18ème siècle, les descriptions du père Jean-Baptiste Du Halde (1674–1743), puis celles de Jean-Denis Attiret (1702-1768), peintre jésuite au service de l’empereur Qianlong, rencontrèrent en Europe un retentissement considérable.
Attiret, qui avait pu observer les jardins impériaux de Pékin, décrivit notamment en 1749 un paysage composé pour être découvert progressivement, à mesure de la promenade. À l’opposé de la perspective axiale et de la maîtrise géométrique propres au jardin à la française, le jardin chinois reposait sur une succession subtile de scènes, de détours, d’ouvertures et de dissimulations. Les reliefs et les cours d’eau y jouaient un rôle structurant, en relation avec une pensée du paysage nourrie notamment par les principes du feng shui. Le végétal n’y constituait pas nécessairement le centre de la composition : il participait à un ensemble plus vaste au sein duquel architecture, eau, roche et végétation composaient une nature reconstruite et idéalisée.
À partir du milieu du 18ème siècle, ces descriptions contribuèrent au développement européen du jardin dit « anglo-chinois ». Les réalisations de William Chambers (1723–1796) en Angleterre, notamment à Kew, puis les publications de Georges-Louis Le Rouge (1712-1790) en France avec ses Jardins anglo-chinois à la mode, diffusèrent largement un imaginaire paysager présenté comme chinois, mais largement réinterprété selon les sensibilités européennes.
L’évolution s’opéra ainsi en deux temps : avant même l’arrivée massive des roses chinoises, l’Europe avait commencé à adopter un cadre paysager qu’elle associait à la Chine. Les plantes vinrent ensuite prendre place dans cet univers recomposé.
Femmes, fleurs et renouvellement du goût au 18ème siècle
L’un des apports particulièrement intéressants de la conférence fut de replacer les femmes de l’aristocratie au centre de cette transformation du goût. L’histoire traditionnelle de la botanique a souvent privilégié les savants, collectionneurs et nomenclateurs ; l’histoire culturelle des jardins permet cependant de mettre en lumière d’autres acteurs de la diffusion des plantes.
Au 18ème siècle, parallèlement à l’intérêt scientifique croissant pour les espèces exotiques, la fleur acquiert une place nouvelle dans la culture aristocratique. Les jardins deviennent davantage des espaces à parcourir et à habiter : on y reçoit, on s’y repose, on y organise des divertissements. Dans les arts décoratifs comme dans le portrait, les motifs floraux se multiplient et la rose se charge progressivement de significations liées à la féminité, à la beauté, au sentiment et à l’intimité.
Madame de Pompadour (1721-1764) ou Madame du Barry (1743–1793) se font ainsi représenter entourées de fleurs. Mais la reine Marie-Antoinette (1755–1793) porte cette évolution à une échelle nouvelle. Au Petit Trianon, au Hameau, dans le bosquet de la Reine et surtout à Saint-Cloud, elle accorde une place considérable aux compositions florales et aux rosiers. Les aquarelles et peintures de Louis-Claude Châtelet (1753-1795) permettent encore d’appréhender cette transformation du jardin aristocratique, dans lequel la fleur, et surtout la rose, interviennent comme élément de transition entre pelouses, bosquets, pièces d’eau et fabriques.
Cette évolution du goût précède immédiatement l’arrivée en Europe des roses de Chine remontante. Elle crée donc les conditions culturelles nécessaires à leur réception.
L’arrivée des roses de Chine et le rôle décisif de la Malmaison
À la fin du 18ème siècle, les marchands britanniques de la Compagnie des Indes orientales deviennent les principaux intermédiaires de l’introduction des roses chinoises en Europe. À Canton, alors principal point de contact autorisé entre marchands européens et commerce chinois, la pépinière de Fa Tee fournit plusieurs cultivars qui vont profondément renouveler l’horticulture occidentale.
![]() Claude-Louis Châtelet (1753-1795). Plan du jardin et du château de la reine (Petit Trianon) à Versailles repris par Georges Louis Le Rouge, Jardins anglo-chinois : Xe cahier, Paris, Le Rouge, 1783. Gravure. Entre 1770 et 1795. |
![]() Auguste Simon Garneray (1783-1857). Vue du château de la Malmaison à côté du parc. Aquatinte. © MDDS. |
Parmi eux figurent les célèbres Slater’s Crimson China, introduit en 1792, puis Parsons’ Pink China, bientôt suivies de roses appartenant au groupe des roses thé. Leur remontance, leurs couleurs et la finesse de leur port constituaient autant de caractères nouveaux pour les horticulteurs européens.
La diffusion de ces roses en France fut toutefois retardée par les guerres et les blocus qui opposèrent la France à l’Angleterre. C’est dans ce contexte que Joséphine de Beauharnais (1763-1814) acquiert une importance déterminante.
À la Malmaison, Joséphine rassemble une collection exceptionnelle de plantes et de roses. Son intérêt pour l’horticulture conjugue le goût esthétique hérité du 18ème siècle avec une démarche fortement liée aux sciences naturelles. Botanistes, jardiniers, pépiniéristes et artistes fréquentent le domaine, qui devient à la fois lieu de collection, d’expérimentation et de diffusion.
Dans un premier temps, en l’absence d’un accès régulier aux roses chinoises, Joséphine contribue à stimuler l’amélioration des roses européennes anciennes. Des pépiniéristes comme Jacques-Louis Descemet développent de nouvelles variétés plus ornementales, parmi lesquelles figurent plusieurs créations aujourd’hui encore cultivées.
Joséphine parvient ensuite à obtenir des rosiers de Chine auprès de pépiniéristes anglais, malgré le contexte du blocus. L’introduction de ce nouveau matériel végétal rompt en quelque sorte l’isolement génétique des roses françaises. Surtout, l’impératrice ne conserve pas jalousement ses collections : plantes et connaissances circulent auprès des horticulteurs français et belges, favorisant de nouvelles expériences d’hybridation.
L’œuvre de Pierre-Joseph Redouté (1759-1840) est inséparable de cette entreprise. Ses trois volumes des Roses, publiés au début du 19ème siècle, constituent à la fois un monument de l’illustration botanique et un formidable instrument de diffusion du goût pour la rose. Roses européennes anciennes, roses chinoises et créations nouvelles y sont réunies dans une même entreprise de connaissance et de représentation.
La Malmaison apparaît ainsi comme un lieu charnière : la rose chinoise y cesse progressivement d’être seulement une plante étrangère et devient l’un des matériaux à partir desquels se construit une nouvelle horticulture française.
![]() Impératrice Joséphine est un cultivar de rose gallique obtenu, avant 1815, par Jacques-Louis Descemet (1761-1839). |
![]() Madame Falcot est un cultivar de rosier obtenu en 1858 par François Guillot fils. Gravure sur le Journal des roses. 1880. |
![]() Portrait de Jules Gravereaux dans la Roseraie de L’Haÿ. Anonyme. Huile sur toile. |
De l’hybridation à la naissance de la rose moderne
Tout au long du 19ème siècle, horticulteurs et rosiéristes français poursuivent ce travail d’hybridation. Le croisement des lignées européennes et chinoises permet d’associer progressivement des caractères autrefois séparés : remontance, diversité chromatique, élégance du bouton, vigueur et résistance.
La région lyonnaise devient l’un des principaux centres de cette innovation. Des dynasties de rosiéristes s’y constituent, parmi lesquelles celle des Guillot. En 1867, Jean-Baptiste André Guillot (1827-1893) obtient la rose La France, généralement considérée comme le premier hybride de thé moderne. Cette création marque symboliquement une rupture majeure dans l’histoire horticole : la rose moderne naît de la synthèse entre les qualités des roses européennes et l’héritage génétique des roses chinoises.
À partir des années 1880, les hybrides de thé connaissent une expansion considérable. Dans le même temps apparaît la roseraie moderne, espace consacré à la collection autant qu’à la mise en scène esthétique des roses.
À la fin du 19ème siècle, Jules Gravereaux (1844-1916) joue à cet égard un rôle majeur. À L’Haÿ-les-Roses, il constitue une collection de plusieurs milliers de rosiers, ordonnée dans une véritable architecture paysagère faite de pergolas, de parterres, de pièces d’eau et de chambres de verdure. Il contribue également à la constitution ou à l’aménagement de plusieurs grandes roseraies françaises, notamment à Bagatelle.
Le paradoxe devient alors manifeste : ce qui s’impose comme la quintessence d’un art horticole français doit une partie essentielle de ses caractères à une plante venue de Chine. L’assimilation est si profonde que son origine étrangère finit par disparaître derrière l’identité nouvelle des variétés créées en France.
Du transfert à la synthèse : une histoire d’influences croisées
Au 20ème siècle s’amorce toutefois un mouvement de distanciation esthétique vis-à-vis des hybrides de thé. En Angleterre notamment, certains obtenteurs cherchent à retrouver l’aspect plus ample, les parfums puissants et les formes généreuses des roses européennes anciennes.
Après la Seconde Guerre mondiale, David Austin (1926-2018) poursuit cette recherche. Sa première grande création, Constance Spry en 1961, puise dans des lignées anciennes françaises. Avec Gertrude Jekyll, créée en 1986, il parvient à associer l’apparence et le parfum des roses anciennes à la remontance recherchée dans les variétés modernes. Or cette dernière qualité demeure elle-même, en partie, héritée des lignées chinoises. Même lorsque l’on prétend s’éloigner de la rose de Chine, son héritage génétique subsiste donc dans les créations nouvelles.
Aujourd’hui, la Chine redécouvre son patrimoine de roses anciennes, développant une industrie florissante avec un fort soutien gouvernemental, tout en affirmant son identité culturelle à travers des jardins et des musées dédiés.
L’histoire retracée par Diane Margerit invite ainsi à dépasser une lecture linéaire des transferts entre Chine et Europe.
La rose dite « française » est en partie chinoise ; certaines roses présentées comme « anglaises » sont issues de lignées françaises elles-mêmes héritières de croisements avec des roses chinoises ; les pratiques horticoles contemporaines en Chine se nourrissent à leur tour d’une histoire mondiale de sélection et d’hybridation.
De la mutation ancienne apparue dans le sud-ouest de la Chine aux roseraies françaises du 19ème siècle, la rose apparaît ainsi comme le produit d’une longue histoire de circulations. Son parcours éclaire à la fois l’évolution des sciences botaniques, les transformations de l’art des jardins et les mécanismes par lesquels une société reçoit, transforme puis intègre un élément venu d’ailleurs. Loin d’être anecdotique, l’histoire de la rose de Chine révèle combien la construction d’une tradition horticole nationale peut procéder de l’appropriation, de l’hybridation et, finalement, de l’effacement partiel de ses origines étrangères.











