Silla – L’or et le sacré

Visite commentée de l’exposition au MNAA – GUIMET.

Cette exposition, comme d’autres dans différents musées, commémore l’anniversaire des 140 ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée.

L’exposition suit le destin du royaume de Silla qui, dans les chroniques locales, est située entre 57 avant Jésus-Christ et 935. Le territoire de la Corée est, à ses débuts, divisé entre trois royaumes, Goguryeo, Baekje, Silla et une confédération de petits états, le Gaya. Dans les Mémoires historiques des Trois Royaumes (Samguk sagi) rédigées au 12ème siècle, le royaume de Silla aurait été créé en 57 avant notre ère.

Le trône de fer

D’après les chroniques Han (206 av. J.C.-220 apr. J.C.), le proto-Silla était appelé Saroguk. Entre le second et le premier siècle avant notre ère, le Saroguk connut un essor remarquable grâce à l’industrie du fer. La ville de Gyeongju (qui restera le centre du pouvoir pendant neuf siècles) se situait à un carrefour stratégique des routes commerciales terrestres et maritimes. La montée en puissance du Saroguk est directement lié au perfectionnement des techniques de forge, ce que les découvertes archéologiques ont confirmé. Des moules destinés à la fabrication d’armes, d’outils et d’outillage ont été retrouvés en grand nombre. Les dépôts trouvés dans les tombes comprennent un équipement militaire, des céramiques et des parures en diverses matières (jade, jaspe, agate, cristal de roche, verre). Certaines pièces en forme de virgule sont très fréquentes ; appelées gogok en Corée, on les trouve au Japon sous le nom de magatama. En plus de nombreuses haches et hallebardes en fer, deux dagues sont exposées, l’une entièrement en bronze et l’autre dont la lame est en fer bien que le  reste de l’arme soit en bronze. La céramique a bénéficié des influences chinoises comme le tour de potier et la cuisson dans des fours- tunnels. Un ensemble de récipients en forme d’oiseaux devait servir au moment des funérailles et étaient disposés dans les tombes. Le pied sur lequel ils reposent est souvent ajouré, ce qu’on retrouvera sur la céramique du Silla et qui sera exporté vers l’archipel japonais. Il se trouve qu’au 4ème siècle, un chef du Saroguk envoie en Chine un représentant pour se faire reconnaître comme souverain et il se fait appelé Maripgan. (Marip = grand, et gan = roi), titre que ses successeurs conserveront jusqu’au 6ème siècle. Le pouvoir, à la fois politique et sans doute religieux, est incarné par le Maripgan, au sein d’un univers où l’or, le cheval, la steppe et le tombeau composent un même imaginaire.

Péninsule coréenne au 1er siècle. Les trois royaumes

Dagues en bronze mais celle de droite a une lame en fer. 1er-2ème s. Gyeongju. Sara-ri. Tombe 130.

Tête de hache. Fer. 3ème-4ème s. Gyeongju. Guero-ri.

Récipient en forme d’oiseau. Terre cuite. 3ème—4ème s. Gyeongju. Deokcheon-ri. .

Le trône d’or

Au cœur de cette première période du Silla, la royauté et l’aristocratie se font enterrer dans d’immenses tombes surmontées de tumulus. En général, la tombe se composait de deux compartiments disposés en T. Il y avait une fosse dans laquelle on déposait le cercueil avec le défunt, un très grand nombre d’objets, par exemple couronne d’or, etc. Et on creusait une deuxième fosse à l’arrière spécialement pour y accumuler du mobilier précieux. De ces tombes proviennent les couronnes d’or, dont six exemplaires sont aujourd’hui connus pour le 5ème siècle et le début du 6ème siècle. Celle qui est exposée, mise au jour en 1918 dans la « tombe de la Couronne d’or », apparaît comme l’un des sommets de cet art. Son bandeau d’or se prolonge en branches dressées qui évoquent des arbres, avec des terminaisons en forme de feuille ou de fleur si caractéristiques de Silla. À l’arrière, des branches plus sinueuses suggèrent quant à elles des bois de cerf. L’interprétation symbolique s’impose presque d’elle-même : l’arbre relie le ciel et la terre, dans une perspective proche du monde chamanique, tandis que le cerf renvoie à la vitalité, à la fécondité, à la renaissance. Ces couronnes n’étaient pas des objets figés. Des éléments pendants, faits de tôle d’or et de fils finement torsadés, y étaient suspendus, de sorte que l’ensemble scintillait et vibrait au moindre mouvement. S’y ajoutaient de petites pierres en forme de virgule, parfois en jadéite d’un vert éclatant, dont la signification exacte nous échappe, mais qui relevaient manifestement d’une symbolique du pouvoir. Des formes comparables apparaissent aussi sur les pendeloques de ceinture, associées à des objets dont certains avaient sans doute une fonction protectrice ou magique.

Couronne. Or, jade. 5ème s. Gyeongju. Tombe de la couronne d’or.

Ceinture. Or, jade, verre. 5ème s. Gyeongju. Tombe de la couronne d’or.

Coupe à pied à deux anses. Terre cuite. 5ème s. Gyeongju. Grande tombe de Hwangnam.

Coupe à pied. Or. 5ème s. Gyeongju. Grande tombe de Hwangnam

L’abondance d’or ne se limitait pas à la couronne. Elle se prolongeait dans des coiffures indépendantes, probablement des couvre-chefs coniques, ornés de tôles d’or ciselées, ajourées et superposées, parfois dotés d’éléments en forme d’ailes. Là encore se profile l’idée d’un passage vers l’au-delà, d’un envol vers le monde des esprits. L’ensemble évoque irrésistiblement certains univers funéraires de Sibérie ou des steppes, jusque dans les techniques d’orfèvrerie, qui invitent à de lointaines comparaisons avec les trésors découverts à Tilia Tepe. Des bagues, des bracelets, des colliers et des boucles d’oreilles étaient portés par les deux sexes.

Les céramiques occupaient une place essentielle dans les tombes. Ces grès cuits à haute température, durs, sonores, déjà presque vitrifiés, semblent avoir été perçus comme l’équivalent, dans un autre registre, du métal lui-même. Certaines coupes à haut pied ajouré existent en or, en argent ou en céramique, signe d’une véritable équivalence de formes et de prestige entre les matériaux.

Parmi les œuvres les plus fascinantes figurent ces grands vases tournés, puis enrichis d’éléments modelés et appliqués à la main : animaux, oiseaux, tortues, poissons, figures humaines, parfois une femme enceinte jouant du gayageum, parfois encore une scène sexuelle. La composition semble se dérouler tout autour du récipient comme une narration circulaire. Il s’agit manifestement d’un répertoire symbolique très dense, lié à la création, à la mort, à la fécondité, à la transformation, mais dont la signification précise demeure inaccessible, faute de textes contemporains.

Le rôle des femmes est encore mal connu pour cette époque, mais on constate tout de même qu’il y eu trois reines à avoir régné sans avoir été simplement épouse du souverain.

Les parures d’oreilles, les ceintures, les armes, les ornements de harnachement ou de selle composent l’image d’un groupe dirigeant qui affirme son rang par l’éclat des métaux précieux aussi bien que par la maîtrise du cheval.

Cavaliers et conquérants

Si l’essentiel de la population est agricole, les Maripgan sont en réalité des conquérants à cheval qui vont bénéficier des innovations qui ont été faites dans le domaine de la steppe. Et quand on représente un cheval, on va le faire dans les moindre détails.

L’ordre social reposait sur une hiérarchie stricte de naissance. Le recrutement de l’élite se faisait dans des catégories déterminées de l’aristocratie, selon une logique de sang et de rang. La richesse de Silla tenait aussi à la métallurgie du fer, qui soutenait la puissance militaire du royaume. Armures, étriers, plaques de harnachement, protections pour le cavalier et sa monture témoignent d’un savoir-faire poussé.

À partir du 5ème siècle surtout, Silla apparaît inséré dans des circulations de plus en plus vastes. Le verre en fournit l’un des indices les plus éloquents. D’abord local ou régional, il cède progressivement la place à des verres soufflés importés, dont les analyses ont montré qu’ils venaient de l’Empire romain, probablement d’Égypte ou du Levant. Certaines pièces retrouvées en Corée ont été rapprochées de verres du trésor de Begram, en Afghanistan, révélant l’ampleur de ces réseaux.

Vase à col haut et décor de figurines. Terre cuite. 5ème s. Gyeongju. Tombe du roi Michu. Hwangnam-dong.

Rhyton sur socle. Terre cuite. 5ème s. Gyeongju. Tombe du roi Michu. Hwangnam-dong.

Dague et ornements de fourreau. Or, grenats, verre, pierres précieuses. 6ème s. Gyeongju. Gyerim-ro.

Casque et armure. Fer. 5ème s. Gyeongju. Sara-ri. Tombe 65.

Cette ouverture se manifeste aussi dans des formes étrangères réinterprétées localement, comme une coupe de type rhyton évoquant le Moyen-Orient tout en reposant sur un support typiquement coréen, ou encore une coupe en argent ornée d’un décor animalier rappelant des traditions sassanides nourries d’éléments venus des steppes.

Plus saisissante encore est cette dague à fourreau revêtu d’or, décoré de granulations et de cloisonnés garnis de grenats. L’objet n’a pas d’équivalent direct en Corée, en Chine ou au Japon. Les analyses ont montré que les grenats provenaient de l’Inde, de Ceylan et du Rajasthan, comme pour certaines pièces mérovingiennes d’Occident. Il faut donc imaginer un objet né dans une zone intermédiaire, peut-être byzantine, peut-être en relation avec les mondes perse et sassanide, puis acheminé par les routes de l’Asie centrale. Ainsi Silla, si éloigné qu’il paraisse, se trouve relié à un vaste espace où circulent formes, techniques et matières.

La suite de l’exposition s’attarde sur le harnachement du guerrier et de sa monture. Un casque de protection, en fer, pour la tête d’un cheval fait face à une armure complète avec son casque, eux aussi en fer. Deux étriers en fer damasquiné d’or et d’argent figurent des chevaux. Un ornement arrière de selle démontre la virtuosité des artisans métallurgistes avec ses tôles en bronze doré découpé comme une dentelle et superposées.

Silla unifié

Pour s’imposer face aux autres royaumes, Silla ne se contente pas de sa puissance militaire. Il entreprend de profondes réformes administratives sous influence chinoise. Le souverain cesse d’être désigné comme Maripgan et apparaît désormais, dans les chroniques chinoises, sous le titre de Wang, c’est-à-dire roi. L’adoption de modèles juridiques et institutionnels venus de Chine accompagne cette mutation.

Dans le domaine militaire, le royaume s’appuie sur les Hwarang, élite aristocratique sélectionnée pour ses qualités et mobilisée au service de la conquête. L’alliance avec la Chine des Tang (618-907) permet au Silla de soumettre successivement le Gaya, le Baekje puis le Goguryeo. Mais une fois la victoire acquise, il faudra encore résister à l’emprise chinoise. Le roi Munmu joue ici un rôle décisif : appuyé sur les Hwarang, il impose une prise de distance, même si les relations diplomatiques sont ensuite rétablies par ses successeurs.

En 676 s’ouvre ainsi la période du Silla unifié. L’unification n’englobe pas toute la péninsule, puisque le nord demeure sous la domination de Balhae, proche de la Mandchourie. Mais un nouvel ordre politique est bel et bien né.

Ornement arrière de selle. Bronze doré, bois, laque noir, cuir, soie. 5ème-6ème s. Gyeongju. Tombe du Cheval céleste

Péninsule coréenne au 7ème siècle. Royaume de silla unifié.

Statue anthropomorphe de singe en armure. Granit. 8ème s. Gyeongju. Joyang-dong. Tombe du roi Seongdeok.

L’adoption officielle du bouddhisme en 527 par le Silla, le dernier des Trois Royaumes à recevoir cette religion, reste un évènement majeur. Les rituels funéraires s’en trouvent bouleversés : les immenses sépultures sous tumulus artificiels entrent dans un lent déclin, tandis que l’incinération se développe. Cette mutation spirituelle s’accompagne de l’adoption de l’écriture chinoise, des pierres à encre et de tout l’univers du lettré. Elle se lit aussi dans la statuaire funéraire. Les anciens sacrifices humains et animaux sont progressivement abandonnés sous l’effet conjugué des pratiques chinoises et du bouddhisme, au profit de statuettes accompagnantes comparables aux mingqi chinois. Le thème du zodiaque chinois devient central dans l’ornementation des tombes comme dans celle des monuments bouddhiques. Des gardiens à tête animale protègent les sépultures ; plus tard, les signes zodiacaux apparaissent à la base des pagodes, innovation spécifiquement coréenne.

Une grande sculpture, probablement un gardien funéraire, figure un guerrier avec une tête de singe et portant une armure chinoise.

Représentation des douze animaux du zodiaque : le cochon. Algamatolite. 7ème-8ème s. Gyeongju. Tumulus du général Kim Yu-sin.

Figurine féminine. Terre cuite. 7ème s. Gyeongju. Hwangseong-dong.

Tuile frontale à décor de masque de gobelin. Terre cuite. Silla unifié 7ème-10ème s. Gyeongju. Palais Donggung et étang Woiji

Boddhisattva assis. Bronze doré. Fin du 7ème s. Gyeongju. Palais Donggung et étang Woiji.

L’influence chinoise ne touche pas seulement les rites ou l’idéologie du pouvoir : elle reconfigure aussi l’espace urbain. Gyeongju est réorganisée sur le modèle de Chang’an, avec son réseau de rues droites se coupant à angle droit, ses palais à la chinoise, son architecture de bois posée sur des bases de pierre, ses dalles de terre cuite avec un décor de lotus. Le bouddhisme y imprime de plus en plus fortement sa marque, jusque dans les objets de cour.

La Corée de Silla participe pleinement au grand espace bouddhique d’Asie orientale. Des moines coréens se forment en Chine avant de poursuivre vers l’Inde, suivant l’exemple de grands pèlerins chinois. L’un d’eux, Hyecho (704 ?-787 ?), aurait même poussé jusqu’en Perse avant de revenir par les routes caravanières. Ses mémoires, rédigés en chinois, témoignent de cette appartenance au monde lettré sinisé aussi bien que du lien maintenu avec l’Inde, terre d’origine du bouddhisme.

Bouddha Amitabha assis. Bronze doré. 706. Monastère Hwangboksa. Pagode de Guhwang-dong.

Bas-relief représentant un des Quatre Rois-gardiens célestes. Terre cuite. Vers 679. Gyeongju. Monastère des Quatre Rois-gardiens célestes.

Hyecho (704 ?-787 ?). Wang wu tian zhu guo zhuan (Mémoires du pèlerinage dans les cinq régions de l’Inde). Encre sur papier. 8ème s. Chine.

Cette culture écrite se reflète aussi dans les grandes chroniques coréennes. Le Samguk Sagi, composée au 12ème siècle, et le Samguk Yusa, rédigée au 13ème siècle par un moine, racontent les origines de Silla en mêlant histoire et légende.

Le bouddhisme adopté par Silla n’est pas une forme simple ou élémentaire. Il arrive déjà riche d’un panthéon complexe, relayé par la Chine, nourri par l’Inde et l’Asie centrale. Le culte des lokapala, les quatre rois gardiens de l’espace, y tient une place majeure. Divinités martiales, cuirassées, armées, elles protègent le royaume autant que la doctrine. Leurs représentations sur briques, reliefs ou reliquaires montrent combien ce bouddhisme est aussi un bouddhisme de puissance, volontiers rituel, où les dharani, formules sacrées investies d’efficacité, jouent un rôle essentiel.

Les reliquaires, parfois emboîtés les uns dans les autres, les petits stupas renfermant des textes, les offrandes d’images multipliées pour accroître le mérite, tout cela révèle un univers dévotionnel d’une grande intensité. Les figures du Bodhisattva méditant, souvent identifiées à Maitreya, comme celles d’Avalokitésvara, manifestent la place de la statuaire dans cette économie spirituelle. L’esthétique Tang y est très présente, mais certains matériaux, comme le granit, donnent aux œuvres coréennes une tonalité singulière.

Le parcours s’achève avec l’évocation de la grotte de Seokguram, installée dans les montagnes qui entourent Gyeongju. Plus qu’une simple grotte, il s’agit d’une construction de granit liée à un ensemble monastique et conçue dans une perspective de protection de la capitale. Des gardiens de porte y introduisent à un espace peuplé de reliefs et de figures sacrées, jusqu’à la salle circulaire centrale où se dressait un Bouddha colossal de plus de trois mètres, accomplissant le geste de la prise de la terre à témoin.

Reliquaire orné sur ses quatre faces des Rois-gardiens célestes. Bronze doré. 8ème-10ème s. Gyeongju. Pagode de Nawon-ri.

Jarre reliquaire (amalgatolite), flacon reliquaire (verre et bronze), ensemble de pagodes miniatures à trois niveaux (Terre cuite, craie blanche et bois). 9ème siècle. Bonghwa. Pagode de Seodong-ri.

Évocation holographique du Bouddha de la grotte de Seokguram

 

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