Les Rochers de lettrés peuvent parler, mais savez-vous les écouter ?
Conférence par Joseph Roussel, membre de la SAMC, chercheur spécialisé en rochers de lettrés.
Joseph Roussel nourrit sa passion pour les pierres depuis plus de vingt ans, sous le mentorat de Madame HU Kemin, grande spécialiste mondiale. Grâce au don de Monsieur Roussel et de son épouse Jana Roussel, le Musée Cernuschi a pu acquérir sa première pierre de lettré. Celle-ci est exposée depuis juin 2025 dans les collections permanentes, à proximité de l’auditorium.
Depuis la fin des années 1990, les pierres de lettrés suscitent un regain d’intérêt, initialement porté par les expositions organisées aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. Cette visibilité accrue a ravivé, en Occident et en Chine, l’attrait pour les rochers. On en trouve désormais fréquemment à l’entrée d’hôtels ou de grands immeubles de bureaux en Chine et dans des musées prestigieux en Occident. Par ailleurs, le marché des pierres, bien que de niche, reste particulièrement dynamique en Chine, avec de nombreux marchés spécifiques proposant des pierres de type moderne, tandis que les types anciens sont davantage réservés aux ventes spécialisées.
Une tradition aux sources très diverses
La culture des rochers en Chine est très ancienne : des textes qui lui sont consacrés apparaissent dès la dynastie Song (960–1279). Il s’agit d’un domaine transversal, au carrefour de nombreuses traditions chinoises, dont :
- La cosmologie, avec la légende de Nüwa, déesse créatrice, qui répara les piliers du ciel détruits par d’autres divinités à l’aide de pierres. On retrouve également un rocher fondu par Nüwa qui se transforme en être humain dans le roman Le Rêve du Pavillon rouge.
- L’alchimie, qui attribue aux pierres diverses propriétés dont l’énergisante. Le Suyuan Shipu (素園石譜) de 1613, catalogue des pierres célèbres, évoque certaines de ces correspondances.
- Le taoïsme, qui considère les rochers comme les « os de la terre ». Pour les Taoïstes, les rochers incarnent l’essence la plus pure ayant contribué à la formation de la Terre et de l’Univers.
- Le confucianisme, enfin, voit dans la pierre un symbole de solidité morale qui, associée à la souplesse du bambou, exprime l’intégrité de l’individu.
Une grande variété de formes et de matières
À travers ces différentes traditions, la pierre est avant tout appréciée pour sa forme et ses surfaces. L’examen des anciens catalogues, tels que le Suyuan Shipu, montre que près de la moitié des rochers évoquent des montagnes — image noble par excellence, associée à une vertu élevée. L’autre moitié se compose de formes plus abstraites, ou rappelant des animaux et divers êtres vivants.
![]() Lin Youlin. Suyuan Shipu. Détail d’une page. Impression xylographique sur papier. 1613. |
![]() Pierre Bo Shan Wen. ©Joseph Roussel. |
![]() Pierre Lingbi. ©Joseph Roussel. |
Présentes en grande diversité à travers la Chine, certains types de pierres sont particulièrement prisés. Parmi elles figurent les Lingbi (灵壁石) de la province d’Anhui, surnommées « premières pierres sous le ciel », utilisées dès le VIe siècle comme instruments de musique ; les pierres de Ying (英石), originaires de la province du Guangdong ; ou encore les Bo Shan Wen (博山文石), provenant du Shandong, dont l’appréciation a certainement bénéficiée du lien avec la région natale de Confucius. D’autres types, tels que les Laoshan Green (崂山石) et les Huangla (黄蜡石), aux teintes vertes et jaunes respectivement, ont été davantage collectionnés à partir de la dynastie Qing. On peut également mentionner les agates et les « pierres de rêve », dont les motifs naturels suggèrent paysages ou autres images. Un grand nombre de pierres de lettrés restent toutefois d’origine indéterminée : si une pierre est jugée inspirante, sa provenance importe peu. Néanmoins, certains marchands n’hésitent pas à leur attribuer des origines prestigieuses afin d’en accroître la valeur.
![]() Pierre de Ying. ©Joseph Roussel. |
![]() Pierre Laoshan Green. ©Joseph Roussel. |
![]() Pierre Huangla. ©Joseph Roussel. |
Les rochers sont généralement présentés sur des socles en bois, qui pourraient à eux seuls faire l’objet d’une étude approfondie. Indissociables de l’appréciation de la pierre, ils en révèlent toute la beauté en la mettant en valeur sous son angle le plus intéressant, tout en assurant sa stabilité. Ces socles sont réalisés sur mesure — chaque pierre possède une forme singulière — et résultent d’un dialogue attentif entre le socleur et le collectionneur. Un socle doit sublimer le rocher sans jamais lui voler la vedette. Par ailleurs, chaque région de Chine développe ses propres styles : plus exubérants dans le Sud, sobres et épurés dans le Nord.
Pourquoi parle-t-on de « pierres de lettré » ?
Le terme « pierre de lettré » renvoie aux lettrés chinois, hauts fonctionnaires imprégnés de culture classique, lauréats des examens impériaux. Leur maîtrise de la philosophie et de la calligraphie a naturellement nourri une affinité particulière avec les rochers. Dans leurs cabinets, les premières pierres de lettrés étaient sans doute utilitaires, comme repose-pinceaux ou pierres à encre, destinées à broyer l’encre.
Dans le cabinet du lettré, une résonance profonde s’est établie entre rochers, calligraphie et peinture. Les pierres deviennent des objets d’art à part entière, répondant aux mêmes principes esthétiques que la peinture : un volume massif reposant sur une base étroite pour suggérer la tension, une forme en surplomb évoquant un équilibre précaire au-dessus du vide ou une surface évoquant l’œuvre de la nature au fil des millénaires.
Les rochers offraient aussi aux lettrés, souvent confinés dans leurs cabinets et absorbés par leurs fonctions, un lien direct avec la nature. Une pierre évoquant une montagne devenait ainsi une échappée vers le paysage. Aujourd’hui encore, elle peut servir de support à une réflexion sur la création du monde et les transformations de l’univers. Vivre avec une pierre de lettré est une expérience singulière : ses formes et ses couleurs évoluent au fil de la lumière et du regard.
![]() Types de socles. ©Joseph Roussel. |
![]() Pierre du débauché. Jardin du Palais d’Été. ©Kwong Yee Cheng. |
Certaines pierres sont devenues célèbres en raison de leur histoire. C’est le cas de la « Pierre du débauché » (青芝岫, Qingzhi Xiu), que le peintre et collectionneur Mi Wanzhong (1570-1628), surnommé « l’Ermite des pierres », tenta de faire transporter jusqu’à sa résidence à Pékin. Confronté à des difficultés financières, il dut finalement l’abandonner en chemin. Elle fut ensuite déplacée par l’empereur Qianlong (1938-2023) au Palais d’Été de Pékin. Mi Wanzhong n’était d’ailleurs pas un cas isolé : l’histoire chinoise parle d’un souverain qui a négligé les affaires de l’État jusqu’au point de céder l’empire aux envahisseurs, tant sa passion pour les rochers occupait son esprit.
Les rochers et l’inspiration artistique
Les rochers constituent, depuis des siècles, une source d’inspiration majeure pour les artistes chinois. On peut citer Wu Changshuo (1844-1927), avec ses « portraits de pierre », ou encore Liu Dan (né en 1953), qui a représenté des rochers célèbres tels que le « Jade exquis » du jardin Yu à Shanghai. Les rochers fascinent également de nombreux artistes occidentaux, parmi lesquels Roy Lichtenstein (1923-1997), Brice Marsden (1938-2023), Fabienne Verdier (née en 1962) et Ugo Rondinone (né en 1964).
L’acquisition d’une pierre peut par ailleurs susciter un élan créatif personnel, conduisant son propriétaire à lui attribuer un nom. Celui-ci peut être durable ou évoluer avec le temps. Comme le montrent des catalogues anciens tels que le Suyuan Shipu, le nom d’un rocher peut évoquer sa forme, traduire une inspiration poétique ou encore refléter un ressenti intime du collectionneur.
![]() Wu Changshuo. Rocher. Encre et couleurs sur soie. 1919. ©Bonhams. |
![]() Liu Dan. Taihu Rock of the Forbidden City (Détai). Encre sur papier. 2013. ©Sotheby’s. |
![]() Liu Dan. Yu Yuan Stone. Encre sur papier. 2008. ©mutualart. |
![]() « L’envol du Dragon ». Pierre de Mohu. Don de Joseph et Jana Roussel. ©Musée Cernuschi. |
La pierre offerte au musée Cernuschi par Madame et Monsieur Roussel a ainsi été baptisée « L’Envol du Dragon » par Eric Lefebvre, Directeur du Musée Cernuschi, lors de la conférence, à la suite des suggestions du public. Ce rocher de 80 kg provient des fonds du lac Mohu (« lac de l’encre ») dans la province du Guangxi. Pour Eric Lefevbre, au-delà de ses qualités esthétiques, il est symbole d’un dialogue vivant entre passé et présent : d’un côté, une tradition chinoise millénaire ; de l’autre, la modernité incarnée par un type de pierre exploité dans la période moderne.
Il ne vous reste plus qu’à partir à sa rencontre au cœur des collections permanentes, pour en découvrir la silhouette singulière, faite de pleins et de vides, et admirer ses surfaces striées de rides et de délicates lignes blanches. Y verrez-vous un dragon… ou tout autre chose encore ?
Estelle Jaubert














