Passerelle – Journée d’étude du Centre d’Études et de Ressources sur les Artistes Asiatiques en France (CERAAF) au musée Cernuschi.
Après son lancement au musée Cernuschi en 2025, le Centre d’étude et de ressources sur les artistes asiatiques en France (CERAAF) a proposé une seconde journée d’étude. Cet après-midi a mis à l’honneur une figure de grand témoin des échanges artistiques entre l’Asie et la France : l’artiste japonais Takesada Matsutani (né en 1937), dont les œuvres, objet d’une donation, sont présentées au musée Cernuschi du 8 septembre au 13 décembre 2026. C’est aussi l’occasion de présenter les enrichissements récents du fonds d’archives du musée et d’en proposer des éléments d’interprétation.
Éric Lefebvre, directeur du musée, a d’abord rappelé l’importance de l’exposition du musée, en 1946, qui présentait pour la première fois, en France, des artistes contemporains chinois et le lien qu’ils avaient pu avoir avec le musée entre les deux guerres. Cette exposition, organisée par René Grousset, directeur du musée et Vadime Eliseeff conservateur, présentait aux Parisiens un aperçu de ce renouveau artistique qui incluait les œuvres d’artistes présents à Paris mais aussi en Chine. Les deux tendances, l’une traditionnelle, l’autre cherchant à unir l’esprit occidental aux conceptions chinoises et utilisant la peinture à l’huile comme la peinture à l’eau, se rejoignent pour l’éclosion d’un art nouveau.
![]() René Grousset. |
![]() Bang Hai Ja dans son atelier. 2019. |
![]() Atelier de Bang Hai Ja. 2019. |
Mael Bellec, conservateur en chef et responsable des collections chinoises et coréennes du musée Cernuschi, a présenté le fonds d’archives de Bang Hai Ja (1937-2022) donné au musée. Il a d’abord brossé la carrière de cette immense et discrète artiste d’origine coréenne qui avait reçu les Amis dans son atelier en 2019. Arrivée à Paris en 1961, elle suit l’École des Beaux-arts afin de se familiariser avec toutes les techniques. Retournée en Corée de 1968 à 1976, elle revient en France pour s’y fixer avec le choix de ne travailler qu’avec des pigments naturels sur papier de mûrier coréen. La réalisation de vitraux pour la chapelle Saint Piat de la cathédrale de Chartres couronne toute une vie de recherches. Ses œuvres resplendissent de lumière comme elles brillent d’un intense éclat intérieur. Le fonds d’archives comporte des photos de ses expositions et de ses familiers, une correspondance, des catalogues, des projets, dont ceux des vitraux de Chartres. Pour le CERAAF, c’est une mine d’informations.
Anne Fort, conservatrice en chef et responsable des collections vietnamiennes, a d’abord présenté la carrière de Mai-Thu (1906-1980), élève de la première promotion de l’École des beaux-arts de l’Indochine, il s’installe en 1937, à Paris, ainsi que son compatriote et ami Lê Phô (1907-2001) rejoignant un autre artiste, Vu Cao Dam (1908 -2000). Elle a ensuite projeté un film réalisé par Mai-Thu lors de la venue de Hô Chi Minh en France. Le 2 septembre 1945, Hô Chi Minh (1890-1969) proclamait l’Indépendance de son pays et la naissance de la République démocratique du Vietnam. En 1946, il accompagnait la délégation vietnamienne en France pour la conférence de Fontainebleau. Il fit un long séjour en France du 31 mai au 20 octobre de la même année, pendant lequel il déploya une importante campagne pour amener l’opinion non communiste à l’idée d’une transition pacifique vers l’indépendance, dont le but était la négociation de Fontainebleau qui, en juillet, ne déboucha finalement sur rien. Le film retrace les déplacements de Hô Chi Minh ainsi que ses rencontres et conférences. Ce document est d’une importance fondamentale pour la connaissance de cette période compliquée des relations Franco-vietnamiennes qui déboucheront, malheureusement sur la guerre, le 19 décembre 1946.
![]() Mai Thu, Vu Cao Dam et Lé Phô. 1946.©Archives Alain Le Kim. |
![]() Ho Chi Minh.Biarritz.1946.©Keystone-France/Gamma-Keystone |
La seconde partie de cette journée a été consacrée à Takesada Matsutani, invité d’honneur et présent dans la salle. Pierre Gautier, docteur en histoire de l’art, responsable des collections japonaises du musée Cernuschi, a introduit une projection d’extraits de films d’interviews qui permettent de se familiariser avec sa philosophie de l’art et de le voir réaliser certaines œuvres.
Né à Osaka, au Japon en 1937, Matsutani se forme au dessin et à la peinture puis il fréquente, à partir de 1959, l’atelier de dessin de l’école d’art des citoyens de Nishinomiya où il rencontre Sadamasa Motonaga (1922-2011), un des membres fondateurs du Gutaï. Devenu ami et disciple de Motonaga, Matsutani participe aux expositions du groupe Gutaï à partir de 1960 jusqu’en 1972. Arrivé en Europe en 1966, il ressent un véritable choc culturel et décide de voyager en Grèce, en Italie et dans le sud de la France, sur les traces de l’histoire de l’art occidental, avant de se poser à Paris, où il s’installe définitivement à la fin des années 1960, tout en continuant à faire de fréquents séjours dans son pays natal.
La colle vinylique devient son matériau privilégié, étalée sur de la toile de coton et, éventuellement, mêlée à une huile utilisée dans les travaux du bâtiment. Matsutani couvre ses toiles de formes circulaires, de bulles de colle (dont certaines éclatent), qu’il crée en insufflant de l’air à l’intérieur de la matière à l’aide d’une paille et qu’il fait ensuite sécher avec un sèche-cheveux ou des ventilateurs, tout en laissant une part de hasard au mouvement pris par la matière lors de sa solidification. Matsutani puise une partie de son inspiration dans les formes organiques. Une grande sensualité et un érotisme latent s’expriment également dans ses œuvres.
![]() Performance de Matsutani. Galerie Hauser&Wirth.2013. ©Hauser&Wirth. |
![]() Matsutani dans son atelier parisien, montrant les deux plaques de cuivre gravées, matrice de l’Angle vert, 1968. ©Nathalie Muller.INHA. |
![]() Takesada Matsutani. Propagation –S-4-A, sérigraphie, 1969. ©Hauser&Wirth. |
Déborah Lévy, docteure en histoire de l’art et coordinatrice d’exposition au musée Guimet, nous invite à découvrir le mouvement Gutaï. Ce mouvement artistique d’avant-garde japonais fut fondé en 1954 et dissout après la mort de son fondateur Jirô Yoshihara (1905-1972). Le terme GutaÏ est un néologisme qui signifie le corps comme instrument et l’adjectif gutaiteki qui signifie concret s’oppose à abstrait. Ce mouvement met en lumière l’importance du matériau et le rôle dévolu au corps de l’artiste. Les performances et la gestualité picturale sont découverts par le mouvement Gutaï. Il accorde une place importante aux œuvres in situ. C’est souvent un art éphémère qui ne survit que par la photographie ou le cinéma. En général, les œuvres exécutées sur toile sont de très grand format. Sur la plupart d’entre elles, entailler, déchirer, mettre en pièces, brûler, projeter, lancer… sont des mots d’ordre.
Valérie Douniaux, docteure en histoire de l’art et directrice des collections Shôen, revient, avec de nombreuses photos, sur les installations et performances de l’artiste. Ces performances prolongent l’exploration radicale de la matière et du geste corporel. Elles lient l’action physique de l’artiste, le souffle et le temps à travers des médiums comme la colle vinylique et le graphite Avec la série Stream (flux), il inaugure une autre approche, empreinte de philosophie zen : l’infinie répétition de petits traits de graphite sur de très vastes surfaces est comme un acte contemplatif très simple, et pourtant remarquable par sa persistance et sa capacité à étirer le temps. Il travaille sur de grandes bandes de papier, dont une des extrémités est parfois « lavée » à la térébenthine ou au white-spirit pour tester l’imprévisibilité de la matière en direct.
![]() Takesada Matsutani. Cercle – Cernuschi. Encre, mine de crayon graphite et colle vinylique sur toile. 2026. |
![]() Éric Lefebvre, Deborah Levy, Valérie Douniaux, Kate Van Houten, Takesada Matsutani, Pierre Gautier, Éléa Sicre. |
Pour Cercle – Cernuschi, Matsutani a réutilisé une toile ayant servi, dans les années 1990, de support à l’une de ses performances autour du sumi (encre de Chine). Pour ce faire, il suspend généralement un sac rempli d’un solvant au-dessus d’une grosse pierre, elle-même placée au centre d’une toile étendue au sol. Le sac est alors percé, laissant des gouttes s’échapper. L’artiste vient ensuite frotter un bâton d’encre sur la pierre ainsi mouillée. Peu à peu, un flux d’encre commence à s’écouler le long de cette dernière. Les éclaboussures noires constellant Cercle – Cernuschi constituent les réminiscences de cette action révolue. L’artiste a poursuivi l’œuvre à partir de 2025 par l’adjonction d’un dôme de colle vinylique et de lignes tracées au crayon graphite, modifiant ainsi cette surface en lui attribuant une nouvelle historicité.
« Oui, au final, j’espère que je suis resté fidèle à la devise de Gutaï, de chercher constamment à faire « ce qui n’a jamais été fait » et au principe Gutaï de dialoguer avec la matière, de laisser intervenir le hasard, le geste spontané.» (propos recueillis par Valérie Douniaux dans Entretien avec Takesada Matsutani.)












