L’art des jardins au Japon, ou l’originalité d’une tradition

 

Mercredi 2 avril 2014 : conférence L’art des jardins au Japon, ou l’originalité d’une tradition par Antoine Gournay, Professeur d’histoire de l’art et d’archéologie de l’Extrême-Orient, Université Paris-Sorbonne.

Il est intéressant d’examiner les jardins du Japon à la lueur de ses lointaines origines chinoises et de voir comment les Japonais ont non seulement adapté cet art traditionnel à leur pays mais en ont encore donné une interprétation entièrement nouvelle.
Suscitant tardivement l’intérêt de l’Europe, les jardins japonais semblent plus connus que les jardins de tradition chinoise dont ils sont issus en dépit de la plus grande ancienneté de ces derniers.
Ce n’est en effet  qu’à partir de l’ère Meiji (1868-1912), soit fin du XIXème siècle, que les jardins japonais ont engendré une mode due au développement des contacts entre monde occidental et monde nippon.
Imprégnés de la culture chinoise et de sa poésie qui chantait et commentait la beauté  de la floraison précoce d’une variété de prunus appréciée pour ses fleurs et la subtilité de leur parfum (prunus mume), les japonais se sont intéressés à d’autres variétés. C’est dans cet esprit que s’est développée la coutume d’apprécier la beauté des fleurs et particulièrement celle des fleurs de cerisiers, le moment le plus apprécié étant l’apparition des premières fleurs.

 L’ouvrage le plus anciennement connu sur les jardins est le Sakuteiki (Livre de conception des jardins). Ecrit au XIIème siècle par un moine, Tachibana no Toshitsuna à l’intention des amateurs et des dessinateurs, ce livre traite de la conception esthétique des jardins et autres espaces ouverts selon le style architectural développé dans l’environnement des propriétés aristocratiques appelé shinden. Les éléments de conception centrale sont les roches, l’eau et les arbres et, parmi eux, les bonsaïs (arbres cultivés sous leur forme naine), disposés auprès des rochers de manière à recréer un paysage, tirent aussi leurs origine de la Chine des Tang.
Toutefois, les Japonais se sont émancipés de leurs voisins chinois, comme il ressort du Sakuteiki, en introduisant la mer dans leurs paysages, telle qu’on peut la contempler dans la célèbre baie de Matsushima aves ses îles couvertes de pins.
Ces sites ont servi de références autant que la tradition livresque chinoise à la création des jardins japonais. Dans le jardin de la villa impériale Katsura (Kyoto) créé au XVIIe siècle on a résumé un paysage proche de Matsushima à l’aide de petites îles couvertes de pins au milieu d’un étang.
L’aristocratie qui vivait dans la capitale impériale faisait aménager des jardins qui s’intégraient dans l’environnement architectural et urbain. Le temple Nishi Hongan-ji (Kyoto) occupe un grand quadrilatère qui comporte des jardins où ont été creusés des étangs et où la terre a été utilisée pour élever des tertres et créer un paysage miniature varié. Ainsi, comme en Chine ou en Corée, les jardins sont imbriqués dans l’environnement architectural.
Les illustrations du Gengi Monogatari font souvent allusion à la façon dont les jardins complètent les habitations. Certains petits jardins sont aménagés dans les cours intérieures et, individualisés, ils sont censés refléter la personnalité de celui qui y habite.

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Gengi Monogatari-Ch.5-wakamurasaki.
XVIIe s. feuille des albums Burke.

Sento Gocho – La plage de galets. Kyoto.

Ginkaku-ji. Kyoto.

S’il ne reste pratiquement rien de la grande période classique du Japon que fut l’ère Heïan (794-1185), le temple Byodo-in a survécu. Ce temple, d’abord villa aristocratique appartenant au régent Fujiwara no Michinaga, fut transformée en temple en 1052 par son fils Fujiwara no Yorimichi. Le Pavillon du Phénix qui fut construit en 1053 est le seul bâtiment miraculeusement préservé de l’époque Fujiwara. Il abrite une statue colossale du buddha Amida, laquelle contemple par une ouverture l’étang qui se trouve devant le pavillon (évocation du Paradis de l’Ouest où les âmes sont censées renaître dans des fleurs de lotus).
Le Sento Gocho, très beau jardin qui fait partie du palais impérial de Kyoto comporte un étang parsemé d’iles que l’on peut atteindre par des ponts et, sur une rive, il y a la réplique de ce qui serait une plage de galets pour évoquer à une échelle miniaturisée la baie de Matsushima, ceci à l’intérieur d’un enclos en plein cœur de la ville.
Le principe qui consiste à combiner un élément architectural et l’aménagement des jardins est central.
Le célèbre Pavillon d’Or (Kinkaku-ji), aménagé à partir de 1397, sous l’ère Muromachi (1336-1573), est tout ce qui reste de la villa construite à Kyoto par le troisième shogun Ashikaga lorsqu’il se retira du pouvoir. Il est fait pour être contemplé depuis un endroit précis et constitue en soi un spectacle, mais c’est aussi un belvédère d’où l’on peut découvrir le jardin. Le Pavillon d’Argent (Ginkaku-ji) fut aménagé par le shogun Ashikaga Yoshimasa en 1482 et devait rivaliser avec le Pavillon d’Or de son grand-père mais il ne fut jamais recouvert d’argent à cause de la guerre Onin. Ce bâtiment qui aurait dû être ostentatoire est maintenant considéré comme un modèle de raffinement dans la simplicité. Le pavillon fournit la principale scène du jardin mais c’est aussi le lieu qui permet de découvrir de chacune des pièces et en position assise différents points de vue sur la nature environnante.

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Tenryu-ji – Cascade sèche. Tokyo

Daisen-in. Tokyo

Ryoan-Ji – Jardin sec. Kyoto

Ce principe a été particulièrement développé à partir du XIIIème siècle avec le développement de l’architecture des temples zen. Le plus beau temple zen, à l’est de Kyoto, le Tenryu-ji, fondé en 1345 par le shogun Takauji Ashikaga est remarquable pour son jardin où est intervenu un grand maître des jardins zen, le moine Musō Soseki, auquel on doit une grande partie des innovations. Ce maître était expert dans l’art des jardins mais particulièrement dans l’art de disposer les rochers. En face du bâtiment principal, de l’autre côté de l’étang, on peut apercevoir une «cascade sèche» composée de rochers disposés pour évoquer une cascade telle qu’elle pourrait se rencontrer dans la montagne. Ce jardin est conçu pour être contemplé depuis la pièce principale de la résidence de l’abbé mais comporte aussi des développements qui permettaient à certains moines de se retirer pour méditer. Le temple Saihō-ji ou Koke-dera (Kyoto) est célèbre pour son jardin unique de mousses. Ici aussi, Musō Soseki serait intervenu et on lui attribue des amoncellements de pierres en sous-bois qui ont été admirés et commentés dans la littérature japonaise ayant trait aux jardins. Cette évocation de la nature sauvage se fait sans eau et cette idée aboutira aux jardins zen qui sont centrés sur des rochers. Le jardin du Daisen-in (Kyoto), dépendance du grand temple Daitoku-ji, a été créé comme une représentation tridimensionnelle des peintures monochromes de l’époque Song et est un archétype des jardins de style Karesansui, c’est-à-dire les jardins secs. En effet, les mouvements de l’eau sont figurés par du gravier ratissé ou par des pierres et on y laisse volontairement pousser des mousses. Ainsi, dans un tout petit espace, l’évocation de hautes montagnes, d’une cascade et d’une rivière impétueuse est recréé à l’aide de pierre, de graviers et de quelques végétaux.
A l’époque Muromachi (1336-1573), le shoin (lieu d’étude) apparaît dans la résidence des abbés des temples zen et sera transposé dans les résidences aristocratiques. Cette pièce peut s’ouvrir sur l’extérieur lorsque les parois coulissantes sont tirées et permettre ainsi la contemplation des jardins qui en sont le prolongement.
De même que dans la peinture zen héritée de la peinture lettrée chinoise où on essaie de créer le maximum d’effet avec un minimum de moyens, on donne dans les jardins une impression d’immensité à l’aide de quelques rochers et de gravier ratissé (ce qui peut évoquer les iles des Immortels taoïstes ou un océan). Cette coutume de ratisser le gravier est ancienne au Japon et dans les sanctuaires shinto il est habituel de voir les bâtiments entourés de surfaces de gravier blanc pour évoquer la pureté des lieux.
Parmi les jardins japonais très connus, le jardin zen du temple Ryoān-ji (Kyoto) est le plus célèbre. La conception de ce jardin remonterait au XVIe siècle. C’est un jardin sec (karesansui) où le minéral est omniprésent et l’eau absente, mais les rochers savamment disposés abritent des mousses et de petits végétaux. Au-delà du mur d’enceinte, on peut voir aujourd’hui des frondaisons qui n’existaient pas à l’époque de la création. L’effet produit par ce jardin est calculé pour être vu en position assise depuis la véranda surélevée (hōjō) ouvrant sur la pièce principale. L’utilisation savante de rochers disposés dans les jardins japonais est aussi une réminiscence de la culture chinoise.
L’esthétique des jardins zen a certainement influencé toute la conception des jardins au Japon : cultiver les plantes dans de petites cours et créer des lieux où l’on pouvait s’isoler pour méditer. Ceci a été transposé dans l’esthétique du thé pour laquelle on a créé une architecture et des jardins particuliers chaniwa à l’époque Momoyama (1568-1600). On accède généralement aux pavillons de thé par un «chemin de rosée» (roji, allusion à un sûtra parlant d’un tel chemin où l’on renaît après avoir échappé aux désirs matériels), d’où l’autre nom donné à ces jardins rojiniwa. Les pavillons de thé sont une transposition laïque d’un concept religieux, un lieu où l’on peut se retirer pour comprendre la vraie nature des choses.

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Ancien Shoin – Villa impériale de Katsura. Kyoto

Shisendo. Kyoto

Les jardins Kiyosomi kôen – pas japonais. Tokyo

 Dans la villa de Katsura (Kyoto), l’ancien Shoin possède une pièce ouverte vers les jardins qui comporte en plus une plate-forme de bambou pour contempler la lune. Le jardin ne sert pas seulement d’écrin à l’architecture mais il se combine intimement avec elle. Dans ce jardin de Katsura, un parcours qui mène à différents pavillons de thé a été créé.
L’autre villa impériale Shugaku-in, à l’est de Kyoto, est célèbre aussi pour ses très grands jardins : le jardin inférieur abrite une villa, le jardin moyen possède deux bâtiments ainsi que des cascades, un étang et des ponts de pierres, le spectaculaire jardin supérieur inclut un pavillon d’où l’on voit la totalité de la propriété et les collines avoisinantes ainsi qu’une cascade et un étang. En circulant d’un point à l’autre on découvre tout un programme de vues successives. Ce jardin combine le style du jardin de contemplation au «style à promenade autour de l’étang».
Un autre jardin célèbre de Kyoto est celui du temple Shisendo construit en 1641 par Ishikawa Jōzan, samurai disgracié qui s’y retire. De la pièce principale, la vue porte sur un paysage fait de buissons d’azalées taillés et agrémenté d’un stupa en pierre.
Avec l’époque d’Edo (1600-1868) se développe l’architecture des grands châteaux et sur des terrains adjacents on installe des jardins agrémentés d’étangs et de pavillons de thé comme au château d’Okayama. Ces jardins peuvent être aussi du «style à promenade autour de l’étang». Au Ritsurin-kôen (Takamatsu) un bâtiment est construit au-dessus de l’étang pour bénéficier de la vue sur trois côtés mais un parcours est prévu pour découvrir les paysages variés. Le Kiyosomi kôen (Tokyo) a été aménagé durant l’ère Meiji de 1878 à 1885 selon les principes classiques, par le financier du transport et industriel, Iwasaki Yataro. On y trouve un passage fait de pierres plates («pierres volantes» aussi appelées en occident «pas japonais») disposées de sorte que l’on puisse s’arrêter à certains endroits pour contempler le paysage. Ces jardins mélangent les différents style hérités du passé et sont souvent plus complexes avec un décor plus riche (statues, lanternes de pierre, pagodes, etc.). Il n’est pas rare de voir de minuscules jardins en ville où l’on retrouve les différents éléments (rocher, mousses, lanterne, etc.) qui suffisent à reconstituer un petit univers.

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