La rencontre de la « science symbolique chinoise du Yijing » et de la science moderne dans la France de l’entre-deux-guerres

Conférence par Stéphanie HOMOLA, anthropologue, chargée de recherche au CNRS.

Le Yijing, classique philosophique confucéen dit « Livre des mutations » ou « Classique des changements », repose sur 64 hexagrammes et 8 trigrammes, bagua, symboles divinatoires de lignes continues et discontinues régissant l’univers et ses phénomènes. Si la considération de cet ouvrage comme source scientifique alimente les échanges intellectuels entre la Chine et l’Occident depuis le 18ème siècle, cette étude analyse la réception de ces idées dans les milieux académiques français des années 1920 et 1930. Alors que le statut du classique évolue progressivement en Chine d’un texte sacré à un simple artéfact historique, les sinologues français se trouvent confrontés à des savants chinois qui cherchent à relier la science traditionnelle du Livre des Mutations à la science moderne occidentale de l’époque.

Les huit trigrammes du Ba gua selon l’ordre du roi Wen.

Programme de l’Institut des Hautes Études Chinoises de Paris pour 1927-1928.

Fondé en 1920, l’Institut des Hautes Études Chinoise (IHEC) témoigne du dynamisme de ce dialogue. Initiative culturelle et diplomatique franco-chinoise, cet institut d’enseignement supérieur dédié aux études chinoises et rattaché à la Sorbonne vise tant à renforcer le prestige international de la Chine qu’à promouvoir les intérêts politiques et économiques de la France en Chine. La propagande culturelle et l’ambition diplomatique tendent d’ailleurs à éclipser la vocation scientifique avant 1925, alors que devant le désengagement financier de la Chine, les sinologues français reprennent la direction du projet.

Marcel Granet (1884-1940), administrateur jusqu’en 1940 – et à sa suite Paul Pelliot (1878-1945) – conçoit un programme d’enseignement ambitieux et travaille à la création d’une bibliothèque et de publications afin de développer les études chinoises en France et de mieux faire connaitre le pays. L’IHEC propose alors un programme éducatif à grande échelle associant cours de civilisation chinoise, d’histoire économique et politique, à l’apprentissage de la langue et à des conférences, à travers l’implication conjointe de l’École des Langues Orientales, l’École Pratique des Hautes Études et du Collège de France notamment. Il s’impose comme un centre de collaboration scientifique active entre la France et la Chine et constitue un cadre institutionnel tant pour accueillir des universitaires chinois en qualité de professeurs invités, que pour former les étudiants et les chercheurs chinois aux méthodes critiques et scientifiques de la sinologie française, au profit de la recherche chinoise.

Si l’IHEC envisage d’abord de faire appel à des scientifiques formés en Chine et impliqués dans le développement de la recherche chinoise, un enseignement portant sur la « science chinoise » en 1926 est paradoxalement confié à Sheng Cheng (1900-1996), poète, écrivain et spécialiste de sériciculture (élevage des vers à soie) originaire de Pékin mais principalement instruit à la sériciculture en France et en Italie. Ce dernier est en effet arrivé en France dans le cadre du « Mouvement Travail diligent et frugales » qui voit 1500 étudiants chinois envoyés en France entre 1919 et 1921 pour allier travail manuel et études dans le cadre d’une formation diplômante. Sheng Cheng débute son cours à l’IHEC par une introduction historique, dépeignant une science chinoise fondée sur la philosophie et la numérologie du Livre des Mutations. Saluée par l’assistance, cette conception ne semble pas avoir suscité de débat à l’IHEC malgré la remise en cause de cette théorie par la communauté scientifique française de l’époque, comme le montre le cas de l’intellectuel Liu Zihua.

Sheng Cheng (1900-1996). Poèmes.

Liu Zihua (1899-1992).

Liu Zihua (1899-1992). La cosmologie des pa Koua et l’astronomie moderne.

Liu Zihua (1899-1992), originaire de Chengdu et formé à la médecine à son arrivée en France dans le cadre, une fois encore, du Mouvement Travail-Études, entreprend quant à lui une analyse comparative de la science moderne occidentale et de la numérologie du Yijing. Il s’inscrit dans une forme d’orientalisme romantique et ésotérique en Europe qui érige le Livre des Mutations comme symbole d’une essence chinoise, culture ancienne ancrée dans la modernité, qu’il entend incarner, alors même que savoirs et coutumes anciens sont de plus en plus critiqués en Chine à cette période.

A travers la thèse d’histoire des sciences qu’il soutient en 1940 à l’Université de Paris, il cherche ainsi à montrer que les découvertes de la science moderne occidentale répondent à la structure du Yijing et souhaite proposer une synthèse des deux méthodes pour analyser les phénomènes. Pour se faire, il entreprend de concilier l’astronomie moderne de l’époque et la « cosmologie des pa Koua », offrant un aperçu privilégié de la logique sous-jacente à ce rapprochement des sciences : il va jusqu’à prôner la découverte théorique d’une nouvelle planète qu’il prénomme Proserpine.

Suivant le processus de la science traditionnelle chinoise, Liu Zihua procède en quatre étapes :

  • Il associe les astres aux trigrammes du Yijing en prenant le soin de faire correspondre les planètes de l’astronomie ancienne chinoise au système solaire occidental.
  • Il applique les lois régissant les trigrammes aux planètes modernes selon une répartition par paire, dont une paire apparaît comme incomplète.
  • Il cherche à confirmer cet arrangement par les données de la science moderne en mettant en évidence des constantes mathématiques (vitesse de rotation, distance des planètes, densité) : par exemple, additionner les vitesses de rotation des couples amène à une constante de 60.
  • Résolvant l’équation pour la paire incomplète, il en déduit les caractéristiques de la potentielle planète manquante.

Application des relations entre les 8 trigrammes aux planètes modernes par Liu Zihua.

Le rapport de thèse très critique du sinologue Henri Maspero (1883-1945) offre un aperçu du contexte intellectuel dans lequel s’inscrit le projet de Liu Zihua ainsi que de la compréhension interculturelle de la science et de la littérature.

Maspero considère ainsi Liu Zihua comme un représentant de la théorie dite « de l’origine chinoise de la science occidentale » née en Chine dès le 17ème siècle en réponse à l’introduction des sciences occidentales par les Jésuites. Ceux-ci entretiennent une position similaire afin de servir leur politique d’accommodement et ainsi prouver la compatibilité des classiques chinois avec la doctrine chrétienne. Le Yijing est alors revendiqué par chacun des partis comme une preuve interculturelle de primauté religieuse ou scientifique.

Mais si la plupart des intellectuels chinois de la fin du 19ème siècle considère le Livre des Mutations comme une écriture sacrée permettant d’interpréter tout phénomène naturel, le classique perd en prestige après l’abolition du système des examen impériaux en 1905 et voit par la suite sa crédibilité scientifique, construite sur des explications jugées rhétoriques, nuancée au profit d’une considération historique pouvant faire l’objet d’une étude philologique.

La compréhension interculturelle du Yijing se trouve également liée à la question de ses différentes traductions, lesquelles s’avèrent guidées par des motifs qui reflètent les préoccupations de leur époque et les intérêts des interprètes. Comme le montre le cas de Liu Zihua, le processus offre ainsi au traducteur la possibilité de construire l’équivalence scientifique et littéraire qu’il souhaite démontrer, permettant l’exploitation du Livre des Mutations et l’application de cette démarche dans de nombreux domaines. Encore peu diffusé parmi le grand public jusqu’aux années 1920 et 1930, la traduction de Richard Wilhem en 1924 initie un nouveau tournant dans la réception du Livre des Mutations par le monde occidental et assoie son succès à partir des années 1950.

Ambre Genevois

 

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