Du raffinement de la cour à l’imaginaire populaire : le paravent coréen aux livres (Chaekgeori)
Conférence par Okyang CHAE-DUPORGE, Maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne.
Le chaekgeori (peinture aux livres) est un genre coréen de nature morte, généralement peint sur un paravent représentant des livres et divers objets associés. Il est destiné à l’espace masculin du cabinet d’étude. Ce thème fut largement popularisé par le roi Jeongjo (1752-1800), qui souhaitait encourager le goût pour la littérature classique chinoise et manifester son haut degré d’érudition par des représentations de livres. Il a d’ailleurs laissé des écrits demandant aux peintres de la cour de réaliser une peinture aux livres destinée à être installée derrière lui, à un emplacement normalement réservé à l’Irworobongdo, la « peinture du soleil, de la lune et des cinq pics », représentation royale par excellence. Le thème du chaekgeori fut également introduit comme sujet de l’examen pour les chabi daeryeong hwawon (peintres en attente de l’ordre royal) travaillant au Kyujanggak, centre de recherche et bibliothèque royale, où étaient sélectionnés les meilleurs peintres de cour (hwawon).
![]() Un peintre de cour (hwawŏn) à l’œuvre. |
![]() Dix-symboles-de-longévité. Paravent à dix feuilles. 1880, couleur sur soie. ©Musée de l’université de l’Orégon. |
Le plus remarquable des peintres de cour spécialisés dans le chaekgeori fut Yi Hyeong-nok. Sa production abondante se trouve aujourd’hui aussi bien en Corée qu’à l’étranger, où certaines de ses œuvres ont été collectionnées. Il était lui-même chabi daeryeong hwawon, issu d’une grande famille de peintres de cour, situation fréquente à l’époque. S’il fallait certes réussir l’examen, l’appartenance à une lignée artistique constituait souvent un avantage déterminant. Sur un paravent conservé au Musée national du folklore de Corée, Yi Hyeong-nok appose sa signature sous la forme d’un sceau couché subtilement intégré à la composition. Cet indice permet de confirmer son statut de peintre de cour. Pendant longtemps, on a cru que Yi Taek-gyun était un artiste distinct.
![]() Yi Taek-Gyun. Ch’aekkŏri. Paravent à huit feuilles. Après 1871. ©The Cleveland Museum. |
![]() Yi Taek-Gyun. Ch’aekkŏri (détail du sceau). |
L’examen des sceaux présents sur des œuvres signées de ce nom a toutefois permis d’établir qu’il s’agissait en réalité de Yi Hyeong-nok lui-même. Ayant changé deux fois de nom au cours de sa vie, cette information permet de dater les œuvres portant le nom de Yi Taek-gyun d’après 1871. On distingue ainsi trois périodes dans sa carrière, la première étant généralement considérée comme la plus remarquable par sa qualité.
![]() Jang Hanjong ? (1768- après 1815). ch’aekkŏri à étagères. Fin 18ème s. Paravent à huit feuillles. Couleurs sur papier. ©Gyeonggi Provincial Museum, Yongin. |
![]() Exemples de ch’aekkŏri empilé. Couleurs sur papier. Début du 20ème s. Remarquer les lunettes posées sur un livre ouvert. ©Musée du Folk Art du Japon. |
Le chaekgeori, bien plus qu’une simple représentation d’étagères remplies de livres, constitue un ensemble complexe associant divers objets dont le symbolisme est multiple. Les livres, en particulier les classiques chinois, affirment la distinction sociale et le prestige lié au savoir. Dès la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, certains émissaires envoyés à Pékin purent découvrir la capitale développée sous la dynastie Qing (1644-1912). À l’instar du rôle joué par les encyclopédies dans l’Europe des Lumières, les livres étaient perçus comme des vecteurs de connaissances nouvelles ; ces émissaires se rendaient ainsi à Pékin pour en acquérir, n’hésitant pas à y consacrer des sommes importantes.
![]() Ch’aekkŏri. Paravent à six feuilles. Couleurs sur papier. 18ème–19ème siècle. © Musée Guimet. |
![]() Ch’aekkŏri de Guimet (détail). Remarquer le grès émaillé et craquelé du type ‘guan/ge’ dans le style des Song (960-1279). |
À Pékin, les lettrés pouvaient également fréquenter les boutiques d’antiquaires et acheter des reproductions de bronzes et de céramiques archaïques datant des dynasties Ming et Qing, tels que les brûle-parfums de style Xuande ou les céramiques en grès émaillé et craquelé de style Guan ou Ge, inspirées de modèles de la période Song. Bien que les céramiques coréennes fussent utilisées à l’époque, elles ne furent pas représentées dans les peintures au début. La peinture venait ainsi se substituer au réel : elle remplaçait les vases chinois, trop coûteux pour être acquis, et figurait une collection idéale de lettré. Cette accumulation d’objets visait à susciter la curiosité du spectateur et à refléter le goût raffiné du commanditaire en constituant une collection fictive et exotique.
Dans cette logique apparaissent également des éléments végétaux, tels que les fruits — par exemple la grenade, symbole de fertilité en raison de l’abondance de ses grains — ou des fleurs comme les fleurs de pêcher ou de narcisse. Enfin, certains chaekgeori intègrent des objets européens, évoquant l’exotisme, tels qu’un réveil ou des lunettes posées sur des livres ouverts. Le chaekgado devint ainsi, à partir du XVIIIᵉ siècle, un véritable champ d’expérimentation pour l’adoption de techniques occidentales, notamment le clair-obscur et les perspectives à points de fuite multiples. L’illusion visuelle y est volontairement recherchée par des effets de trompe-l’œil.
![]() Ch’aekkŏri « cubiste » à huit feuilles (détail). Couleurs sur papier. Fin 19ème s. ©Leeum (musée d’art Samsung). |
![]() Ch’aekkŏri « surréaliste » à huit feuilles (détail). Couleurs sur papier. Fin 19ème s. © Musée Guimet. |
Malgré l’abolition du concours des peintres de cour et la diversification de la production picturale coréenne qui s’ensuivit, le chaekgeori continua d’inspirer les artistes, donnant naissance à des compositions parfois fantastiques ou surréalistes, où s’accumulent des objets hétéroclites semblant flotter dans l’espace.
Alix Frey, Estelle Jaubert et Tesnim Ettaghi.
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