Zanabazar – Maître spirituel, artiste et diplomate à l’origine du renouveau de la culture mongole au 17ème siècle

Conférence d’Anne Fort, conservateur en chef du patrimoine, chargée de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie centrale au musée Cernuschi.

Pour prolonger le voyage des Amis du musée Cernuschi en Mongolie en juin 2025, revenons, le temps d’une conférence, sur la figure de Zanabazar – connu notamment pour son œuvre de sculpteur – en tentant de comprendre son importance dans la construction de la nation et de l’identité mongoles.

Remontons quatre cents ans en arrière, à l’année 1206 qui voit Gengis Khan s’imposer comme le premier grand fédérateur de la nation mongole. Avant lui, le territoire était divisé en de multiples clans et tribus. Selon les coutumes nomades, le mode de succession fondé sur le partage entrainait souvent de violentes rivalités au sein de la noblesse. L’empire de Gengis-Khan se maintient pendant environ un siècle et demi avant de se morceler à nouveau. Les princes mongols qui lui succèdent n’auront de cesse de restaurer cette grandeur perdue.

L’importante étendue de l’empire permet la découverte et la confrontation de systèmes politiques, de techniques, de modes de pensée très différents. Plus de dix langues sont en usage à la cour du Grand Khan et les multiples religions de ses sujets sont accueillies à Karakorum, sa capitale. Gengis-Khan se réclame du tengrisme, une croyance héritée des empires Türk du 8ème siècle selon laquelle le Ciel Bleu, principe divin supérieur, confirme et justifie son pouvoir absolu. La société pastorale mongole, elle, croit aux esprits de la nature et des défunts dont le chaman, intercesseur reconnu au sein de chaque petite communauté, permet de transmettre la voix. Ce système religieux dépourvu de hiérarchie constitue une menace pour toute volonté fédératrice. Le bouddhisme pénètre la Mongolie à cette époque, mais il ne deviendra la religion officielle de la noblesse qu’à partir du règne du petit-fils de Gengis-Khan, Qubilai-Khan (r. 1260-1294).

L’expansion mongole au 13ème siècle.

Le premier empereur des Yuan qui règne sur la Mongolie et la Chine reprend un système politique mis en place au XIIe siècle par les souverains tangoutes de la dynastie des Xi Xia, associant un pouvoir séculier, celui de l’empereur, à un pouvoir religieux, un moine bouddhiste érudit. En 1253, Qubilai accueille à sa cour le lama tibétain Phagpa, de la secte dominante des Sakya. Il se convertit en 1258 et invite tous les nobles mongols à faire de même. Le peuple, lui, conserve ses croyances chamaniques originelles.

Gengis Khan (1162-1206-1227).

Phagpa lama (1235-1280). 19ème siècle Appliqué de soie, fil d’or, broderie. Musée des beaux-arts- Zanabaar. Ulaan Baatar.

Exemple d’inscription en mongol, alphasyllabaire créé par Phagpa lama. Estampage d’une stèle.

Le dernier empereur des Yuan, Toghon Temür, est chassé de Pékin en 1368 par les Ming qui pousseront jusqu’à Karakorum, rasée en 1380. S’ouvre alors un siècle noir pour la Mongolie, ruinée par les guerres de succession entre les descendants de Gengis-Khan, par des luttes entre les Mongols et les Oïrats (Mongols occidentaux) et par les assauts des Ming. La fin du 15ème siècle est marquée par la volonté de Dayan-Khan (1472-1524/43), dernier descendant en ligne directe de Gengis-Khan, et de sa reine Mandukhai Khatun (1449-1510) d’unifier les différentes tribus et de restaurer la paix. De leur lignée sont issues 106 des 135 maisons princières mongoles, ou khalkhs, dont deux khans sont connus zélateurs du bouddhisme, Altan-Khan (1507-1582), chef des Tümet, qui se convertit en 1570 dans la foi Gelgupa, suivi en 1580 par son lointain neveu Abadai-Khan (1554-1588), chef des Tüsheet et arrière-grand-père de Zanabazar. Le XVIe siècle est ainsi marqué par une certaine stabilité politique, permettant le retour d’une relative prospérité. Le faste des rituels bouddhiques attire les princes mongols qui encouragent les lamas tibétains à venir prêcher à leur cour, entrainant la conversion de toute la population, dans les cinquante années suivant 1578.

Cette date marque la rencontre ente Altan-Khan et Sonam Gyato, le lama supérieur de la secte Gelugpa. Le prince mongol confère au moine tibétain le titre de « chef spirituel universel », composé à partir du mongol dalaï et du tibétain lama.

L’Asie au 15ème siècle.

Sa stratégie d’unification politique des clans mongols se fonde sur le soutien d’un chef religieux qui aurait lui-même la prééminence sur les différentes sectes du bouddhisme tibétain. Cette stratégie est reprise à leur profit par d’autres groupes de Mongols non khalkhs mais issus des régions occidentales de la Mongolie actuelle, notamment Güshi-Khan (1582-1655), chef des Koshot, qui place par la force le Cinquième Dalaï-lama au pouvoir d’un Tibet unifié en 1642. Une autre branche des Mongols occidentaux ou Dzoungars, les Oïrat-Choros, menés pas Galdan-Khan (1644-1697), petit-fils de Güshi-Khan, combattra avec une extrême violence les Khalkhs tout au long du 17ème siècle, pour être finalement exterminée par la dynastie des Qing.

Les rivalités terribles entre Mongols occidentaux et orientaux auront pour conséquence la prévalence des Gelugpa sur toutes les autres écoles du bouddhisme tibétain et la soumission des Khalkhs aux Qing en 1691 en échange de leur aide militaire.

Situation de la Mongolie en 1636.

C’est dans ce contexte politique qu’en 1635 nait Zanabazar. Prince khalkh, fils de Gombodorj, chef des Tusheet de la lignée de Dayan-Khan et donc de Gengis-Khan, il montre dès son plus jeune âge des prédispositions spirituelles extraordinaires. Ses premiers mots sont une louange à Manjusri qu’il répète jour après jour en tibétain, langue qu’il apprend seul à l’âge de trois ans. Ses jeux d’enfant consistent à dessiner des images pieuses et à construire de petits stupas. Son père organise en 1639 une cérémonie lors de laquelle Zanabazar prononce ses vœux et reçoit son nom, contraction mongole d’un terme sanskrit signifiant « vajra de connaissance ». Tous les princes khalkhs sont présents pour reconnaître la sainteté de l’enfant. Gombodorj entend ainsi fédérer les clans khalkhs autour d’un chef spirituel bouddhique, en devenir certes, mais appartenant à leur lignée, afin de contrebalancer l’influence du Tibet, des Mongols occidentaux et des Mandchous qui vont bientôt assoir leur domination sur la Chine en 1644. De 14 à 17 ans, Zanabazar se forme au Tibet, où il rencontre le Dalaï-lama, le Grand Cinquième, qui reconnaît en lui la réincarnation de Tāranātha (1575-1634), grand érudit tibétain de la secte du Jonang qui était venu enseigner en Mongolie. Après un second voyage au Tibet entre 1655 et 1656, Zanabazar connaît une longue période de 34 années d’activité créatrice au cœur de la Mongolie centrale. En 1688, les troupes de 30 000 Dzoungars de Galdan-Khan déferlent sur le pays des Khalkhs, massacrant les moines et rasant les monastères. En témoignent les ruines des monastères d’Övgön Khiidiin Züün et d’Erdene Khamba respectivement restauré en 1640 et fondé et en 1654 par Zanabazar. Lui et son frère aîné Chakhundordj, khan des Tüsheet sont contraints de se replier à l’est et d’en appeler à l’aide des Qing auxquels ils prêtent allégeance en 1691 lors du kuriltai de Dolon Nor. L’empereur Kangxi, conscient de la menace de potentiel fédérateur de la nation khalkh que représente Zanabazar par la dévotion que lui porte son peuple, l’oblige à résider en Mongolie intérieure, plus proche du pouvoir mandchou, et l’invite régulièrement à Pékin. Ce n’est qu’en 1700 qu’il peut retourner en Mongolie, mais jusqu’à sa mort, il doit séjourner chaque année à la cour de Kangxi où il décède en 1722. Sa dépouille est envoyée à Ikh Khüree et ses cendres rejoignent en 1789 le monastère d’Amarbayasgalant.

Zanabazar (1635-1722). Autoportrait. 17ème siècle. Pigments sur coton. Musée des beaux-arts-Zanabazar. Ulaan Baatar.

Roy Chapman Andrews. Rues du monastère Gandan à Ikh Khüree. Été 1918. ©American Museum of Natural History Library.

Le monastère-palais ambulant de Zanabazar, Ikh Khüree, ou « grand monastère » est né des dons de bétails et d’attribution de familles attachées à son service dès 1639, lors de sa présentation aux princes khalkhs. Les offrandes ne cessent de s’accroître, de nombreux monastères tous démontables sont construits et de nombreux jeunes gens viennent s’y faire moine. Par le faste de ses temples, l’enseignement bouddhiste érudit qui y est dispensé et ses migrations successives à travers la Mongolie centrale, Ikh Khüree joue un rôle fondamental dans la formation de la nation mongole. En 1855, son accroissement est tel qu’il se fixe définitivement à l’emplacement de l’actuelle Ulaan Baatar.

Plan d’Ikh Khuree. Début du 20ème siècle. Temple du Chojin-lama. Ulaan Baatar.

Tsogchen, hall d’assemblée. Monastère Gandan, Ulaan Baatar.

À l’époque de Zanabazar, on distingue trois types d’architecture : le monastère-palais mobile Ikh Khüree, le temple bâti ou fixe et l’ermitage. Le monastère-palais mobile est conçu sur le modèle du campement nomade composé d’un cercle de yourtes (tente ronde ou ger en mongol) avec au centre les tentes du prince et de sa famille. À Ikh Khüree, chaque temple est entouré de palissades en bois. En périphérie les yourtes des familles attachées aux monastères forment un immense cercle. Plus tard, lorsque le palais-monastère se fixe, une rangée de stupas maçonnés et un cercle de moulins à prières entoure la zone centrale des temples. On attribue à Zanabazar l’invention du hall d’assemblée à partir de la tente quadrangulaire. Les parois en feutre sont tendues sur une imposante armature de bois tandis qu’une ouverture est aménagée à la base du pyramidion qui coiffe la structure. Dès le 17ème siècle, le hall d’assemblée en feutre donne naissance à une version en bois, reconnaissable à son toit pentu et à son petit étage de plan carré. Les deux structures mongoles restent concomitamment en usage, complétées par des temples d’inspiration chinoise ou tibétaine.

En 1653, Zanabazar fonde l’ermitage de Tövkhön dans un mamelon rocheux émergeant d’une épaisse forêt. Il y aurait mis au point le Soyombo en 1686, écriture érudite permettant de transcrire le mongol, le sanskrit et le tibétain. La marque de ponctuation spécifique aussi appelée Soyombo symbolise les valeurs spirituels du pays et orne le drapeau de la Mongolie depuis 1911, en hommage à Zanabazar.

Soyombo. Ornement des grilles du Parlement de Mongolie. Ulaan Baatar.

Zanabazar (1635-1722). Tārā blanche. Vers 1680. Alliage cuivreux doré et rehauts peints Musée des beaux-arts-Zanabazar. Ulaan Baatar.

Zanabazar (1635-1722). Tārā Bhṛkuṭī, Tārā au visage courroucé, l’un des vingt-et-un aspects de Tārā. Vers 1685. Alliage cuivreux doré et rehauts peints. Musée du palais du Bogd Khan. Ulaan Baatar.

Zanabazar (1635-1722) Ratnasambhava. 2e moitié du 17ème s. – début du 18ème s. Alliage cuivreux doré et rehauts peints. Musée des beaux-arts- Zanabaar. Ulaan Baatar.

S’il ne reste plus aucune tenture peinte ou brodée de l’époque de Zanabazar, le maître reste connu pour son œuvre de sculpteur. Au cours de sa formation au Tibet, il a été initié à la fonte de bronze à la cire perdue et à la dorure par des artisans travaillant dans la tradition népalaise. Il réalise au cours de sa vie des images d’une qualité insurpassée, aux soudures invisibles et aux finitions soignées. Il joue sur les surfaces mates et brillantes, les chairs étant couvertes d’une peinture chargée d’or tandis que les vêtements et les socles dorés au mercure ont un aspect lisse et brillant. Des rehauts de peinture rouge, noire ou bleue soulignent cheveux, sourcils, yeux, lèvres et ongles. Le corps des divinités respecte un canon élancé et naturaliste spécifique à Zanabazar et à son atelier. Les visages sont nobles et empreints de douceur, les chairs sont sensibles sous des bijoux précieux au tombé élégant. Le traitement des socles de la série des Cinq Jina, particulièrement graphique, aurait presque un parfum Art déco…

Si le projet politique fédérateur de Zanabazar s’est heurté aux assauts des Dzoungars puis à l’ascension du pouvoir sino-mandchou, si sa volonté de s’émanciper du joug tibétain sera étouffée par son intégration dans le panthéon Gelugpa, avec la bénédiction impérieuse des Qing, le maître spirituel mongol reste une figure fondatrice dans l’histoire de la construction de la nation mongole moderne, à l’égal peut-être de Gengis-Khan. Le musée des beaux-arts d’Ulaan Baatar porte son nom, en hommage à son héritage artistique inégalé.

Tesnim Ettaghi et Alix Frey

0

Saisir un texte et appuyer sur Entrée pour rechercher