
Shang
LA DYNASTIE DES SHANG (VERS 1550 - VERS 1050 AV. J.-C.)

L’histoire chinoise s’ouvre traditionnellement sur la dynastie royale des Xia (vers 2070 - vers 1600 av. J.-C. ?). A partir d’environ 1700 av. J.C., se développent dans différentes régions des cultures du bronze aux particularismes marqués, telle la culture d’Erlitou (vers 1700 - vers 1550 av. J.C.), centrée sur le Henan. C’est précisément au Henan qu’émerge la dynastie des Shang (vers 1550 - vers 1050 av. J.-C.). Les objets les plus représentatifs de cette dynastie sont des bronzes à usage rituel, exécutés grâce à des moules en terre réfractaire. Réservés à une élite aristocratique, ils servaient à préparer et présenter la nourriture ainsi qu’à effectuer les libations de boissons fermentées indispensables au culte des ancêtres royaux et à de nombreuses entités d’un panthéon encore mal connu. Entre 1550 et 1300 environ (phase de Erligang), la capitale est sise à Ao, emplacement de l’actuelle Erligang (Henan). Les bronzes rituels de cette période présentent un décor réduit à une frise de filets en relief évoluant en circonvolutions souples et comportant des motifs zoomorphes fortement stylisés dont un masque d’animal fantastique, appelé par les sinologues taotie, sorte de glouton au caractère prophylactique.
Vers 1300 (phase d’Anyang) la capitale est transférée à Yin, emplacement de l’actuelle Xiaotun, dans la région d’Anyang (Henan). Le répertoire formel des bronzes, beaucoup plus riche, est associé à un décor au relief plus affirmé. Un bestiaire mythique ou réaliste présente une grande variété de motifs et de traitements : taotie, masques animaliers, dragons kui, cigales, oiseaux. Dans les fonds, des spirales carrées (leiwen) évoquent la graphie ancienne du caractère tonnerre. A la fin de la phase d’Anyang (vers. 1300 - vers. 1050 av. J.-C.), ce décor devient dense et particulièrement vigoureux. L’historiographie traditionnelle de cette dynastie a été en partie confirmée grâce aux inscriptions divinatoires sur omoplates d’animaux ou plastrons de tortues.
A côté des Shang fleurissaient d’autres cultures avec lesquelles ils entretenaient des relations souvent conflictuelles. L’une d’elle, occupant le Hunan actuel, est à l’origine de bronzes originaux mêlant formes animalières réalistes et bestiaire fantastique. Une autre, située au Sichuan, a livré de spectaculaires sculptures anthropomorphes en bronze dont l’interprétation reste sujette à conjecture.
Au milieu du XIème siècle av. J.-C., l’avènement des Zhou, originaires de la région de Xi’an, au Shaanxi, ne marque aucune rupture culturelle.
Carte des principaux sites du début de l’âge du bronze et des dynasties Shang et Zhou de l’Ouest.
Vase fanglei pour les liquides
Bronze
H. 0,493 x L. 0,309 x P. 0,273
Chine septentrionale.
Epoque de Anyang (vers 1300 - vers 1050 av. J.-C.), dynastie des Shang (vers 1550 - vers 1050 av. J.-C.).
M.C. 2000-9. Don de la Société Airbus
Ce grand vase complète d’une manière spectaculaire l’ensemble de récipients rituels d’époque archaïque déjà conservés au musée. De telles jarres lei, de section circulaire ou comme ici carrée, au col étranglé et court, possédant leur diamètre maximum au niveau de l’épaulement, étaient destinées à contenir des boissons fermentées, et plus rarement de l’eau.
L’oeuvre est caractéristique des fanglei de la période de Anyang (vers 1300 – vers 1050 av. J.-C.). Elle possède trois anses. Deux d’entre elles, placées à hauteur de l’épaule, permettent de soulever le récipient. Une troisième, en bas de la panse, est ornée d’une tête de bovin, à hauteur de l’épaulement. Un masque de bélier en fort relief décore la face principale du récipient. Des motifs en très léger relief couvrent le reste de la pièce. Tous participent du vocabulaire thématique en usage à l’époque des Shang. Sur chaque côté de la base, les têtes de deux dragons de type kui, placés en symétrie en miroir, dessinent un masque grimaçant et stylisé de taotie. De grands triangles, interprétés par certains auteurs comme des ailes de cigales, gages d’immortalité, décorent la panse. De grands masques de taotie pourvus de hautes cornes en garnissent l’espace intérieur. Au-dessus, sur un registre en-dessous de l’épaule, des motifs de tourbillons alternent avec d’autres taotie grimaçant. Sur l’épaule proprement dite, de grands dragons, au corps arqué et à la gueule entrouverte pourvue de dents acérées, hantent un large registre. Le col et le couvercle reprennent des motifs traités sur le corps du vase. Tous ces éléments se détachent sur un fond de spirales carrées évoquant le « caractère tonnerre » (leiwen). La lisibilité des diverses figures et leur faible relief incitent à placer la pièce au XIIe siècle avant J.-C., à une date antérieure à la plupart des fanglei qui présentent des motifs en fortes saillies, caractéristiques de la fin de la dynastie des Shang.
Vase you en forme de félin dit « La Tigresse »
Bronze
(avec anses) 35,2 ; H. (sans anse) 32,9 x L. 23,6 x l. 23,3
Chine, province du Hunan
1ère moitié du XIe s., fin de la dynastie des Shang (vers 1550 - vers 1050 av. J.-C.)
M.C. 6155. Coll. Edgar Worch, Paris ; achat en vente publique, 1920.
Ce you, destiné à contenir des boissons fermentées, est sans conteste l’œuvre la plus célèbre du Musée Cernuschi.
La pièce repose sur les deux pattes avant de l’animal et, à l’arrière, sur l’extrémité spiralée de sa queue. Un félin, la gueule ouverte, enserre dans ses pattes avant un petit humain blotti contre lui. Le décor foisonnant, presque baroque, constitué de larges motifs animaliers comportant de nombreux dragons de type kui, se détache sur un fond de spirales carrées, caractéristiques de la fin de l’époque des Shang. L’arrière de l’animal, en forme de protomé d’éléphant, est particulièrement majestueux. Un capridé cornu, aux larges oreilles, surmonte le couvercle. L’anse s’articule à l’arrière de masques animaliers pourvus d’oreilles pointues et d’une trompe recourbée.
Le contexte archéologique de la découverte de cette pièce est inconnu. Une tradition orale, cependant, situe son origine au Hunan, au pied du Mont Weishan, à la bordure des districts de Anhua et de Ningxiang, à l’ouest de Changsha.
Le thème d’un félin associé à une figure humaine, bien qu’attesté dans le Royaume des Shang (Allan, 1990, p. 24), est plus fréquent dans le sud. Il peut être lié à une tradition rapportée par le Zuozhuang, commentaire ancien des Annales des Printemps et Automnes (VIIIe - Ve s. av. J.-C.) qui rapporte que le petit fils de Ruoao, originaire du Royaume de Chu, du nom de Ziwen aurait été bébé recueilli et nourri par une tigresse. L’expression sereine du personnage et ses pieds reposant avec confiance sur les pattes du félin accréditeraient ce type d’explication.